Monet et Spengler dans les jardins de l’histoire

Est-ce la nature humaine qui pousse sans cesse à broyer du noir ? À n’envisager que le pire ? Susciter le déclin. Pente savonnée vers les abimes. Que cela soit en économie. En histoire. Ou dans les tribulations culturelles, le dessein est le même… On croit que ce que l’on vient d’ériger ira invariablement vers une destruction. Courrons-nous réellement à notre perte ? Fort heureusement non, sinon vous ne seriez pas en train de me lire. Je n’aurai pas d’iPad sur les genoux. Je ne savourerai pas ma vue sur le Léman tout en vous racontant ma vie…

Et comme l’Homme est pervers, Il pensa le déclin à proportion de l’amour du progrès dont Tocqueville annonce qu’il n’a plus de bornes en France (1780). Et Condorcet d’enfoncer le clou en inventant le coupable idéal. Ce couple contre nature : décadence et progrès (Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, 1794). Valéry signera, en quelque sorte, la fin des illusions : Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles.

Il faut dire que la Première guerre mondiale en a déniaisé plus d’un ! D’ailleurs, Rimbaud ne sait-il pas enfui très loin pour ne plus avoir à rêver ? Et Baudelaire cauchemarde de plus en plus. Tourne en rond dans sa tour-labyrinthe. Mais les peintres ?

"Gauguin, Van Gogh, les Fauves, les Dada, les surréalistes et bien d’autres à leur tour seront aussi les ennemis turbulents de cet Occident dont ils font d’autant plus partie qu’ils l’exècrent, ouverts à d’autres cultures voulues moins érodées, moins progressistes, moins techniciennes, moins arrogantes, moins ennuyeuses et finalement moins destructrices."

Quel prophète sortit la tête de la meute le premier ? Monet, certainement, dont  Spengler, dans un livre commencé en 1914 à Munich, Le Déclin de l’Occident, le stigmatisait comme le dernier faune d’un monde qui se meurt. Il prédisait la fin tragique de la civilisation. Son livre sera un best-seller influent dans toute l’Europe après 1918. Pour sombrer dès 1945 dans l’oubli… D’ailleurs dès le mitan du XIXe siècle les choses semblaient entendues. Zola dénonçait déjà les affres du peintre moderne décimé par le romantisme et une hérédité douteuse. Il n’hésitera pas à suicider son antihéros, Claude Lantier (L’Œuvre). Ce qui le brouilla définitivement avec ses amis visés : Cézanne et Monet. Mais cela lui permit d’entrer dans son époque. À la fois décadente et férue de progrès… Mais n’est-ce pas ce que nous revivons aujourd’hui ?

Quant à Monet il craint d’être là trop tôt pour être compris de ses contemporains. Quand Spengler pense à l’échelle du progrès, Monet agit dans un temps parallèle. Celui qui accompagne chaque œuvre car c’est à chaque fois un recommencement… De son jardin artificiel où se mélangeait savamment la double inspiration de l’Occident et de l’Extrême-Orient, Monet compose une œuvre qui est un microcosme. Quand Spengler voit la nature imposer ses lois à la société. Monet peint une eau lente. Il aura toujours privilégié l’impermanence. Spengler ne croit pas à la perméabilité des cultures. Il ne voit dans l’impressionnisme que les restes des brasiers de l’Occident hanté par l’infini… Monet déchire cette hypothèse. Presque s’en rendre compte. Seulement en jouant de ses souvenirs. De l’histoire du paysage, de la botanique, de la couleur. Et de la lumière !

D’ailleurs, qui connaît Spengler dans le grand public ? Personne. Monet a gagné la bataille. Triomphe total ! Tableaux hors de prix. Maison et jardins visités par des dizaines de milliers de visiteurs chaque année. Succès hors norme lors de l’exposition du Grand Palais, à Paris (2010-2011). Spengler ? Rien… Ou presque.

Alors, pourquoi l’un et pas l’autre ? Parce que Monet a contourné l’Histoire au lieu de la déserter. Il l’a "détournée de son cours événementiel en prouvant que l’activité artistique restait étrangère à la notion de déclin et de progrès"… Un émouvant voyage sous forme d’enquête qui revisite de fond en comble le XXe siècle. Laurence Bertrand Dorléac, professeur à Sciences Po Paris, y dirige le séminaire Arts & Sociétés. Elle connaît donc parfaitement ce mouvement qui mit en branle les passions politiques, les sciences et les concepts. Autant de mondes différents et irréconciliables qui cohabitaient.


Annabelle Hautecontre

 

Laurence Bertrand Dorléac, Contre-déclin. Monet et Spengler dans les jardins de l’histoire, 33 illustrations N&B, coll. "Art et Artistes", Gallimard, octobre 2012, 304 p. – 24,00 €

 

 

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