Caroline Lamarche, Enfin mort : l’Ère du Verso

Tout reste à écrire. Voilà pourquoi la littérature est, à quiconque s’y risque, un soulèvement à l’arraché. Une entreprise d’Atlas et de Sisyphe à la fois. Un sempiternel retour « d’ahan / [...] vers d’autres nébuleuses », comme il est dit quelque part dans La Chanson du Mal-Aimé. L’écriture de Caroline Lamarche participe de ce mouvement de tension entre onirisme et cruauté, violence et délicatesse, et tout particulièrement dans l’énigmatique Enfin mort qu’elle publie au Cormier.


La pureté, la folie, l’angoisse ni la passion ne se résument. Voilà donc un texte qui échappe à la prétention au compte rendu. Il s’épouse puis se déprend, il se fréquente sans se laisser jamais dompter. S’y expriment en alternance une sœur et un frère, au long de deux tirades construites en canon, gueules orientées l’une vers l’autre et dont l’art de la contradiction n’est qu’une manière retorse de mutuellement se saper. Ces monologues intérieurs seraient donc plutôt des dialogues intériorisés, projetés vers l’en-soi respectif de deux entités dénuées d'attributs symboliques, présentes au monde en toute nonchalance, dans l’exercice de leur narquoise détresse.

Pas de traits à ces masques. Leur prêter une identité, une origine, un profil, serait un affront. Ils ont surgi là, et la chorégraphie immobile de leurs phrases s’inscrit dans un paysage (fleuve, gare, maison) qui est à ce rêve ce qu’un décor serait au théâtre. Passée du côté de l’envers, Caroline Lamarche impose les mots avant de les poser. Elle tisse un lien dense – communion comme lutte – entre ces mémoires moins vacantes qu’il n’y parait et dont l’on comprend qu’elles fonctionnent en « vases communicants ».


D’un bout à l’autre du texte, sœur et frère se jaugent, se coursent en haletant, redeviennent saltimbanques le temps d’une sarabande absurde, puisque réduite à la dimension d'un duo. Une fois revenus face à face, la question fuse : « La mort a-t-elle une couleur ? » Oui. Celle des fruits talés, des chérubins terrassés, de la honte bue à même l’étang noir que cernent les chasseurs, du vent sur les blessures à vif.


Enfin mort est un chant d’amour, mais contenu, contraint, et vibrant d’une émotion trouble. Peut-être un exorcisme poétique ou une tentative de sauvetage. Plus sûrement encore « un reste d’enfance ». L’enfance, cet âge où l’on ressent la joie, et la peur instantanée de la joie même. Cette part de nous qui s’attarde jusqu’à la nuit. Ce verso de la page, où tout reste à écrire.


Frédéric SAENEN


Caroline Lamarche, Enfin mort, Le Cormier, mars 2014, 64 pp., 16 €

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