L'extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea, de Romain Puértolas : Entre la chèvre et le chou

La seule lecture du titre laisse présager la nature de ce roman que l'on devine d'emblée loufoque à souhait. Le premier tiers répond à cette attente. On y suit les aventures d'un fakir hindou de second ordre, escroc assez minable mais portant beau, "aux oreilles forées d'anneaux et considérablement moustachu". Il débarque un beau jour à Paris à seule fin de se rendre chez Ikea pour y acquérir un outil de travail, à savoir un lit à clous dernier modèle. Quitte, une fois rentré dans son pays, à le revendre au prix fort à un fakir débutant.

 

Le voici donc dans le temple du mobilier en kit où, après avoir floué grâce à un faux billet le chauffeur de taxi dont il a requis les services, un Gitan qui va le poursuivre de sa rancune, il se laisse enfermer la nuit. Non sans avoir lié connaissance avec une charmante acheteuse, aussi esseulée que lui. Elle jouera par la suite le rôle de la Cunégonde de Candide - sauf qu'elle est accorte et gironde - et participera de l'heureux dénouement.

 

Ayant élu domicile dans une armoire pour y faire un somme confortable, voici notre Ajatashatru Lavash Potel (tel est son patronyme, imprononçable pour des Occidentaux normalement constitués) embarqué malgré lui dans un camion de meubles à destination du Royaume-Uni. Début d'une odyssée rocambolesque qui va le conduire, à son corps défendant, à travers l'Europe et même dans la Libye d'après Kadhafi. Non sans que ce voyage fertile en péripéties, riche en rencontres - celle de Soudanais clandestins dont il va partager le sort, celle de la célèbre actrice de cinéma Sophie Morceaux qui le prend un moment sous son aile, celle d'un éditeur munificent - ne provoque en lui un profond changement. Au point d'instiller dans son âme le désir d'aider désormais son prochain. Et de changer de profession, ce qui lui apportera, avec une aisance financière inespérée, la possibilité d'épouser celle qu'il aime. Une happy end bien méritée.

 

Tout le début du roman est hilarant. Digne des meilleures épopées picaresques, avec des réminiscences des humoristes anglo-saxons et de réjouissants jeux de langage. On songe souvent aux films burlesques des Marx Brothers, à Helzapoppin, à Jerry Lewis, voire à Woody Allen. La satire y pointe le bout de son nez, celle du géant suédois du meuble, de ses méthodes, de l'agencement de ses magasins conçus selon les principes les plus efficaces du marketing. De même les apparitions récurrentes de Gustave Palourde, le taxi gitan en quête de vengeance, relèvent-elles du meilleur comique de répétition. Comme les tribulations d'un héros trimbalé dans les véhicules les plus divers, montgolfière ou soute d'un cargo, empaqueté dans des contenants improbables.

 

Et puis, brusquement, le récit change de ton. Il devient édifiant. Moralisateur dans le sens le plus conformiste du terme. La fantaisie débridée cède la place au prêchi-prêcha en vigueur dès lors que notre fakir rencontre des clandestins s'efforçant de gagner une terre d'asile plus hospitalière que leur mère patrie. Plus question de légèreté. La compassion dégouline à flots. Le lecteur, pour peu qu'il n'appartienne pas aux déshérités de la planète, Africains faméliques ou civils libyens massacrés par les militaires, se sent soudain coupable. Responsable de toute la misère du monde. Honteux, pour tout dire, d'accepter qu'il existe sur terre des malheureux et, corollaire sous-entendu mais qui coule de source, de ne pas militer pour la régularisation de tous les sans-papiers.

 

Le propos de Romain Puértolas est clair, même si rien, dans les premiers chapitres de son roman, ne le laissait présager : il convient de lire celui-ci comme une fable. Au contact de ses compagnons d'infortune, le héros prend conscience de sa propre indignité et verse dès lors dans l'humanitarisme le plus consensuel qui se puisse imaginer, acquérant ainsi la bonne conscience qui sied aux citoyens du monde. Cette complaisance à l'air du temps change, évidemment, la donne et, du même coup, les enjeux du texte. Sans parler de son attrait.

 

Par malheur, la cohabitation entre la frénésie endiablée, la cocasserie, et le roman à thèse se révèle fort hasardeuse. A vouloir jouer sur plusieurs registres, l'auteur ôte à son récit une bonne part de son efficacité. Si bien qu'il court le risque de décevoir à la fois ceux qui se délectaient de ses acrobaties initiales et les moralistes, sérieux par définition, qui pourraient se retrouver dans ses propos bien-pensants. Jettera-t-on la pierre à Romain Puértolas ? Son premier roman manifeste assez de qualités pour bien augurer des suivants. A condition qu'il choisisse clairement entre l'originalité décapante et le conformisme lénifiant.

 

Jacques Aboucaya

 

Romain Puértolas, L'extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea, Le Dilettante, août 2013, 254 p., 19 €.

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17 commentaires

Décidément, les titres à rallonge qui évoquent un fakir sont à la mode... ;-)

anonymous
anonymous

Je ne crois pas que nous avons lu le même livre, à titre personnel j'ai lu un conte que Voltaire n'aurait pas désapprouvé.

Le chroniqueur est tombé dans ce que dénoncé l'auteur : l'égoïsme occidental, la société qui ne pense qu'à consommé tant elle est déjà repue et qui regarde les cadavres s'entasser sur les plages de Lampedusa sans se demander pourquoi ces personnes préfèrent l'exil plutôt que de vivre chez eux.

Ce livre est une métaphore, une vraie parabole qui donne avant tout à réfléchir.

C'est à ce demander si le chroniqueur à lu Paasalina par exemple qui lie loufoquerie, réflexions et critiques de notre société occidentale 


 

anonymous
anonymous

Aboslument d'accord avec la critique de J. Aboucaya. Vraiment decevant que la 2eme partie du roman devienne aussi conventionnelle et politiquement correct. C'est degoulinant a souhait de "bonnes" pensees "droitdel'homisme" auxquelles on ne s'attendait pas, alors que la 1ere partie truculente et drole depictait une bien meilleure critique du monde occidental. Dommage.

Rire avec un livre entre ses mains... ça arrive si rarement...génial Puértolas et son écriture... il n'aura pas lu plein de bouquins.... mais il sait comment jongler avec l'humour, la langue et le coeur... et ca, il faut le faire...

Rire avec un livre entre ses mains... ça arrive si rarement...génial Puértolas et son écriture... il n'aura pas lu plein de bouquins.... mais il sait comment jongler avec l'humour, la langue et le coeur... et ca, il faut le faire...

Pour ma part, j'ai beaucoup apprecie le melange des genres qui fait tout l'originalite et la force de ce livre a mon sens. Sans cette reflexion sur les clandestins ce livre n'aurait aucun fond, juste une histoire loufoque d'un fakir.

J'ai beaucoup aime ce livre et j'espere que l'auteur dans ses prochaines oeuvres- si il y en a- continuera a nous transmettre ses messages avec ce meme melange de legerete et de profondeur !

Je n'apprécie pas specialement ce livre. Il est un peu loufoque c'est vrai mais l'écriture n'est pas des plus belles et cela diminue mon plaisir. On comprend que le personnage principal est hindou, il est fakir, il porte un turban alors pourquoi prie t il aussi souvent le Bouddha ? Pour ceux qui connaissent l'Inde, quelque part ça ne colle pas.

Voici un livre très modeux: tous les ingrédients du best seller jetable. Un humour sans finesse, des idées du même acabit, bref du prêt à penser dans un habit de consommation ... IKEA. C'est ça,  du bouquin Ikea, à lire sans passion entre les rayons du strass et du vide et quand on passe à la caisse, on a déjà tout oublié! Le pire c'est que c'est ennuyeux, mal écrit, mal construit, ça a le goût des boulettes qu'on bouffe dans ce magasin. Ce n'est pas un livre mais une mauvaise recette avec un doigt de bien pensance, un zeste de bons sentiments relevés avec de la grosse poilade d'ados. Ca se trouve partout en tête des supermarchés, on comprend pourquoi.

D'accord avec GATMA...  Je suis loin d'être un grand littéraire mais il me semble que ce livre manque globalement de profondeur et de sincérité, et Romain s'aventure dans des débats qui le dépassent totalement. C'est dommage parce-que malgré le style faible et maladroit, j'ai trouvé les premiers chapitres plutôt vivants et agréables à lire. J'espère que l’écrivain saura entendre la critique parce-qu'il quand même de potentiel.

Peut-être le pire livre que j'ai pu lire ces dernières années.
L'idée de départ est assez bien trouvé et originale mais elle ne suffit en aucun cas à compenser un style enfantin, que dis-je, un non-style mêlé à un humour lourdingue (pitié...), à un cruel manque de connaissance de son sujet (un auteur se doit de se renseigner un minimum) et à quelques bonnes intentions maladroites (le destin des migrants clandestins).
Seul point positif: une typo qu'y m'était jusqu'alors inconnu et que j'ai trouvé fort sympathique (lorsque le Fakir écrit son livre sur sa chemise.).
Je n'ai rien contre l'auteur qui a fait un bel effort et que je salue, par contre je me pose de sérieuses questions au vue des nombreuses critiques positives reçues par se livre dans les médias spécialisés: nous en sommes là???