Gérard de Cortanze : Une gigantesque conversation

S’il me venait à l’idée – on ne sait jamais ce qui se trafique dans la tête d’un homme- de vouloir définir la loi première de survie de l’écrivain contemporain, la capacité à sans cesse nourrir de nouvelles illusions quant à la réception de son travail par la masse informe et méconnue de ses congénères arriverait certainement en tête. Paradoxe de ces hommes et ces femmes qui n’en finissent jamais de gratter les discours jusqu’aux os, de cheminer parmi les ruines du monde, de naviguer dans les désastres et les atrocités que perpétue l’espèce – au risque de sombrer corps et biens dans les profondeurs de la folie, océan noir de la condition humaine – et qui pourtant, dans le même temps, n’envisage jamais plus de trois minutes qu’on pourrait simplement ne pas vouloir les lire…
 
Je n’écris volontairement pas savoir les lire parce qu’il ne faut tout de même pas exagérer non plus.
 
Avec la publication de sa gigantesque conversation, il y a quelque chose de cet ordre chez Gérard de Cortanze, la trace insidieuse d’un bel espoir insubmersible, le reflet presque magique de cette sorte d’éthique devenue aussi rare qu’indispensable au milieu de l’époque, la dernière artère qui ne soit pas tout à fait bouchée et alimente encore le cœur dans un dernier élan de résistance aux plaques d’athérome qui s’accumulent dans les travées du siècle de la pensée occidentale. Publier un livre…recueil d’essais, défense des littératures du monde, hommage à la langue des écrivains quelques mois à peine avant le déferlement des marcels et des sandales, des peaux boutonneuses huilées de crème sur les résidus de sable pollué des plages où l’on ne préfèrera rien lire d’autre que quelques torche-culs emplis de concrétions people plutôt qu’une seule page de littérature ne prête à aucun autre diagnostic que celui-ci : corps pensant et vivant d’une espèce inconnue, au mieux en voie d’extinction : Hibernatus est revenu.


« J'ai découvert les aventures de Don Quichotte au fond de mon lit. Je venais d'avoir quatorze ans. Un médecin « distrait » ayant pris une banale intoxication alimentaire pour une méningite aiguë, on crut ma dernière heure venue. Je suppléai à la panique familiale en suivant l'ingénieux hidalgo et son fidèle Sancho sur les routes d'Espagne, dans la belle traduction de Louis Viardot. J'ai toujours pensé que l'édition reliée du bon docteur ès lettres m'avait sauvé de la mort. Cette hypothèse confère à la littérature un rôle vital. Don Quichotte, à la différence d'Hamlet qui ne voit dans les livres que des mots, nous adresse une leçon fondamentale : la lecture peut modifier le courant de l'existence et le sens de la vie - et ainsi changer le monde. Depuis cet étrange événement médical, j'entretiens avec les livres un commerce aussi nécessaire qu'agréable ; et lorsqu'on me demande « pourquoi ouvrir un livre ? », je réponds invariablement : « Pour y puiser de belles raisons d'aimer la vie. » 
 
Ouvrir les portes de sa bibliothèque n’est pas un geste anodin, ce n’est pas recevoir le tout-venant sur le pas de sa porte ou autour de la table de la cuisine, comme on le fait encore dans les campagnes, reliquat d’un sens de l’hospitalité quasi-disparu…Non, ouvrir sa bibliothèque à l’autre dont on ignore tout est un acte de générosité et de partage véritable, un acte d’amour sans arrière-pensée ni calcul, bien plus grand et plus coûteux que d’ouvrir la porte de sa chambre à coucher…plus encore dans cette époque où l’on construit et fréquente bien moins les bibliothèques que les clubs échangistes…Partager un livre sera toujours plus transgressif que d’échanger son ou sa partenaire de désespoir sexuel…mais ça, qui l’entend encore ?
Une gigantesque conversation, donc, initiée et conduite par Gérard de Cortanze avec André Breton, Antonin Artaud, Jean Cocteau, James Joyce, Virginia Woolf, André Malraux, Alberto Moravia, Balthazar Grazian, José Luis Borgès, Carlos Fuentes,  Federico Garcia Lorca, Ernest Hemingway et tant d’autres encore…
 
Conversation gigantesque mais intime, périple parmi les langues d’écrivain, voyage savant, sensuel et aimant…Une magnifique et gigantesque conversation que, quoi qu’il arrive, nous ne serons pas beaucoup à pouvoir partager. A peine mille, seulement mille, au moins mille privilégiés. Tirage confidentiel pour un écrivain prix Renaudot 2002, qui refuse la vulgarité et ne cède rien sur son amour de la littérature. Mille…un tirage confidentiel donc que l’on multiplierait par cent s’il était question de frasques improbables, de confessions indécentes écrites à la va-comme-je-te-pousse, bien sûr, mais le courage et la résistance sont des gestes discrets qui ne se pratiquent bien que dans le secret, avec grâce et amour, conditions sine qua non pour espérer remporter un jour cette « guerre de la langue » dans laquelle Gérard de Cortanze s’est engagé, plume au clair avec pour seul point de mire : le plaisir, évidemment !


Franck-Olivier Laferrère
 
Gérard de Cortanze, Une gigantesque conversation
Editions du Rocher, avril 2008, 540 pages, 23 €


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