Dominique de Roux, « Moi, le métaphysicien sans croyances »

Jean-Luc Barré en avait cité de larges extraits dans sa magistrale biographie… Les voici réunies, ces fameuses lettres inédites de Dominique de Roux, au régal des vermines et des risque-tout de l’épithète. Parcourir ces vingt-quatre années de correspondance, c’est entrer dans l’intimité passionnée d’un homme souverainement libre. Les phrases de de Roux font écho au paradoxe qu’il incarna : à la fois si inconditionnellement présentes et si obstinément fugitives, elles traduisent le mode de l’urgence sur lequel l’auteur de La Jeune fille au ballon rouge consuma sa trop brève existence.

 

Adolescent, de Roux ne bafouille déjà plus : il est un styliste accompli. Dans les missives qu’il envoie à sa tante Gabrielle de Lestapis à partir de 1953, il relate avec une précision quasi entomologique ses impressions de voyage et croque l’humanité croisée sur son chemin. À Londres, face à deux Norvégiennes, notre novice s’empare de sa loupe : « Leur caractéristique est leur capacité d’ingurgiter et cela sans mot dire. Leurs deux paires de mandibules tordent la nourriture avec force. Leurs deux gosiers fonctionnent synchroniquement et elles prospèrent sous leurs carapaces comme des tortues paresseuses dans une grotte, sourdement travaillées par la vie, émettant un murmure incessant, formant une harmonie de craquements légers […]. » On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans.

 

Un peu plus tard se signale son penchant pour l’éclectisme politique, que maints esprits chagrins lui reprocheront : en 1955, ne demande-t-il pas que lui soient expédiés des disques de Brassens et de Montand pour une émission en français, qu’il anime à Alicante… sur Radio Phalange ! À l’époque, il se déclare poujadiste, tout en se laissant enthousiasmer par Michelet. On se tromperait à ne voir dans cette attitude que rebuffades immatures ou véniels péchés de jeunesse : de Roux entretiendra sans faille cet art suprême de brouiller les cartes en ce qui concerne son « idéologie ». Sans doute était-ce sa façon à lui d’être cohérent. Il le suggèrera, dans ses derniers jours, en se qualifiant de « métaphysicien sans croyances ».

 

À cela s’ajoute très tôt l’affirmation d’un caractère conscient de sa différence et du destin d’exception auquel il est voué. Il a à peine vingt-deux ans et est en plein service militaire quand il assène à sa mère : « Je suis pressé d’en finir. La vie est précieuse. Je ne suis pas fait pour être tondu, […] je ne suis pas né pour avoir les épaules rentrées. Je voudrais enfin utiliser tous mes battements de cœur, ne pas me permettre de temps à autre un coup de respiration pour le plaisir. […] Je demande à foutre le camp. Je demande la suppression des horloges parce qu’ici tout le temps est compassé, limité, réglé par les heures et que je meurs de cette gangue de minutes et de secondes. » Dominique de Roux en Pierre Niox, pressé au train... En filigrane de ce feu qui le dévore, on ne peut s’empêcher de lire le mot « frénésie » : frénésie de travail, de rencontres, de départs et de distances.

 

L’essentiel de son apport aux « Belles Lettres » est connu : le lancement des Cahiers de L’Herne et la création des Éditions Christian Bourgois. Mais mesure-t-on les heures et les nuits entières consacrées à ces projets de titan, au tracé de ce souterrain vers « une autre encyclopédie » ? Pas un seul instant, de Roux n’a ménagé ses efforts pour faire partager ses admirations et faire entendre les voix de ces fantômes ou presque qu’étaient les proscrits Céline, Pound, Gombrowicz, etc. Bien avant la sociologie, c’est la littérature qui est un sport de combat ; de Roux l’avait saisi, qui osait cette définition, tellement juste : « L’écriture est comme l’amour fou ».

 

Rares sont ceux dont la force d’âme sera suffisante pour accueillir de telles confessions. À ce titre, Robert Vallery-Radot, chef de file du courant maurrassien spiritualiste qui deviendra le Père Irénée, comptera parmi les figures majeures de ce panthéon personnel. De Roux lui adresse des lettres ferventes, souvent empreintes d’une aspiration à la sérénité inattendue sous sa plume nerveuse. Parfois néanmoins, il n’hésite pas à renouer avec cette prose impérative, « immédiatiste », dont il ne peut se départir : « Il faut revenir aux valeurs simples, à la parole, à la simplicité évangélique de l’Écriture [...]. Dans un temps d’enseignes lumineuses, d’espace-temps et de nuits trouées au projecteur, on ne peut plus, en attendant de retrouver le style des contes, que s’exprimer – état d’urgence – par éclairs. Les professeurs et les laïcs nous ont plongés dans cet état d’autodafé mondial du livre. » Entre ces deux tempéraments si éloignés, l’entente sera parfaite, jusqu’à la mort du Maître en 1970.

 

Un autre pan est tout aussi crucial à la compréhension du personnage : les lettres aux femmes de sa vie. Il y aura Jacqueline, son épouse et la mère de son fils Pierre-Guillaume ; la Suissesse Christiane Mallet ; la Portugaise Madalena de Saccadura Botte. À elles, de Roux livrera ses pages les plus émouvantes. Son rapport au sexe opposé paraît de prime abord hautement complexe ; il est en réalité l’évidence même. Pour qui ne peut vivre sans adorer, l’absence de femme(s) est inconcevable. De ce fait, les lettres d’amour de de Roux représentent de véritables tentatives d’alchimiser, par l’écriture, la puissance et la charge émotionnelle des gestes, des sensations, des moments partagés. Encrer ces dimensions qui chez lui sont indissociables, les sentiments et les sens, permet à de Roux de les ancrer dans le temps. Ainsi évoque-t-il à son ultime égérie, en janvier 1977, « nos instants transformés du visible en cet invisible qui restera toujours plus longtemps que nous-mêmes ».

 

On le voit, de Roux se hisse au rang des plus éminents épistoliers du XXe siècle. Bien sûr, les mots qu’il jette sur le papier, qu'il soit en avion, assis dans le calme de son bureau ou au cœur de la jungle angolaise n’atteignent pas systématiquement à la fulgurance de ses recueils d’aphorismes ou de ses narrations. Ils se lisent d’autant mieux qu’ils montrent à nu, sans les cryptages dont il se pare dans la sphère du romanesque, un verbe d’une rigueur extrême, capable de tous les débordements et de toutes les surprises.

 

On appréciera également de ne trouver chez de Roux aucune once de mépris ou d’arrogance à l’égard de ses « rivaux ». Si l’ironie peut être féroce (Alain Bosquet qualifié de « gros coléoptère femelle » ou Malraux dont « le tragique est rongé par le farfelu »), elle n’est jamais mesquine ni gratuite. Par là, de Roux sort de la Germanopratie par la grande porte, préférant le vaste monde au monde tout court.

 

À ce propos, la mobilité de l’homme laisse pantois, et il serait moins long d’énumérer les pays qu’il a évités plutôt que la ribambelle de ceux où il s’est posé, ne fut-ce qu’en coup de vent. Le Portugal reste cependant le point focal de ses références. Au seuil d’un Cinquième Empire éternellement fantasmé, de Roux méditera sur l’action, le colonialisme, l’Occident, l’Amour surtout. Peut-être même est-ce là qu’il aura entrevu une réponse à la question qu’il avançait quelques mois avant de disparaître : « Comment peut-on vivre un million d’années, Madalena ? »

 

Frédéric SAENEN

 

Dominique DE ROUX, Il faut partir, Correspondances inédites (1953-1977) réunies et présentées par Jean-Luc Barré, Fayard, 2007, 420 pp., 25 €.

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