Y a-t-il réellement de la lumière derrière les ténèbres ?

Joseph Conrad nous avait déjà emmenés vers des ténèbres profondes où l’âme humaine pouvait, paradoxalement, se mouvoir et évoluer sans que la face du monde n’en fusse modifée, à croire que l’origine primaire de nos gènes s’y trouve justifiée. D’ailleurs, Homo sapiens (l’homme chasseur, violent, mangeur de viande) a exterminé Neandertal (l’homme pacifiste, végétalien) pour faire court, ce qui laisserait à penser que le mal a gagné, le mal est en nous, quoique l’on puisse en penser, il y a au fin fond de tout être humain, cette violence sourde, tapie dans l’ombre, qui attend son heure, et qui dégoupille dès que l’opposition se fait trop pesante, la vie trop injuste, la frustration trop forte… que cela soit dans les relations politiques, professionnelles, personnelles, la violence est omniprésente, elle plombe tout le relationnel humain, des petites phrases assassines ici et là aux endoctrinements religieux, des actes de guerres – économiques ou bien réelles – aux bagarres de rue pour un coup de klaxon ou un regard en biais dans une boîte de nuit, des messages de haine sur les réseaux sociaux aux insultes et autres joyeusetés dont l’Homme, dans toute sa splendeur, n’est jamais en reste…
Alors, oui, le mal est en nous, nous sommes tous des enténébrés plus ou moins conscients de l’être, plus ou moins capables de nous contrôler, mais tous, quoique l’on dise, fasse, pense, avons cette pulsion de mort, cette violence, ce sadisme en nous qui nous dévore, nous ronge l’âme, nous brûle les nerfs et puise une grande partie de notre énergie à lutter contre, pour maintenir toute cette merde le plus au fond de notre être afin de nous laisser vivre en paix, de nous permettre un peu de sociabilité, de tolérance, de bien-être dans une société de plus en plus délétère qui sombre vers le chaos la fleur au fusil.

Comment nous sortir des ténèbres autrement que par l’amour ? Sarah Chiche veut y croire, à ce choix de la vie, de l’amour, même s’il s’avère que son héroïne, Sarah, devine qu’il fera plus souffrir qu’il n’apportera de joie, mais celle-ci semble si irrésistible qu’elle y succombe, quitte à devoir jongler sur deux vies, puisque deux hommes l’aiment, et qu’elle aime aussi bien Paul (le père de sa fille) que Richard, le célèbre violoncelliste… D’ailleurs, ne semble-t-elle pas vivre uniquement quand elle fait l’amour ou qu’elle dort à leurs côtés ? Puisque tout le reste du temps n’étant consacré qu’à tenter de nous fondre dans le troupeau de l’espèce animale humaine, en attendant que la nuit nous avale tous, un par un, et à gesticuler sous les étoiles avec une certaine dignité, certains s’essayant même à « laisser une trace », alors qu’il n’y a aucune différence entre la trace que laisse un lichen arraché du mur et nous, sauf qu’il est un lichen accroché à un mur et que nous nous figurons que les gargouillis de notre âme produisent une certaine harmonie et ont donc une certaine importance, alors que, de toute évidence, nous avons le même destin que le lichen qui un jour se met à pousser sur un mur, puis un jour en est arraché.

Pourtant, face à tant de lucidité, admettant que le monde s’enflamme et s’effondre, Sarah (l’héroïne comme l’écrivain) laisse son corps de femme parler, ses pulsions premières dominer et conçoit, finalement, de mettre un enfant au monde… Compensation ? Candeur ? Besoin d’amour ou de continuer la lignée coûte que coûte ? Question rhétorique qui n’aura jamais de réponse définitive d’autant qu’elle sait très bien qu’il n’y a rien à trouver au fond de nous-mêmes – si ce n’est un grand vide dans lequel nous coucher. Alors comment le combler cet abysse hypnotique qui nous aspire si ce n’est par le plaisir physique, cette pornographie admise dès lors qu’on la peint dans les couleurs de l’amour ? Mais comment admettre alors ces scènes dégradantes si bien décrites où la femme n’est même plus corps offert mais objet livré à la perversité totale d’un homme qui se dit fou d’amour pour se permettre tout ; la soumission, voire la reddition porte-t-elle cette différence de genre qui met la femme plus haut que tout dans l’acceptation d’être hors d’elle pour jouir totalement ?

 



Pendant de l’extase, le désir de mort, la quête d’un absolu qui résout tous les problèmes par l’élimination ; et voilà deux des trois personnages qui fantasment sur le décès d’un tel ou un tel ce qui aurait pour conséquence de les rapprocher, de résoudre l’énigme de l’autre, cet intrus qui triangule la relation et rend impossible de vivre cet amour qui, justement, est si intense et passionnel qu’il s’affiche impossible au quotidien ; c’est bien dans les instants volés que se construit l’histoire.
Puisque Sarah, clinicienne de talent, porte en elle tout le fardeau de l’héritage familial, ces femmes qui donnent naissance à des filles, ces vies brisées par la Shoah, la folie, l’inceste, la violence conjugale et qui se reconstruisent malgré tout sans savoir de quoi nous sommes la faute, puisque nous héritons toujours d’un patrimoine génétique et familial dont nous ne sommes en rien responsables ; aussi sommes-nous des aveugles qui avançons dans la nuit sèche, prisonniers de nos basses manières de comprendre, notre faible façon d’aimer, notre pauvre et étroite manière de goûter les bonheurs qui nous sont donnés.

 

François Xavier

Sarah Chiche, Les enténébrés, Seuil, janvier 2019, 362 p.-, 21 €
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