Chronique de Stéphane et Céline Maltère, écrivains et frère et soeur.

Le Ghetto intérieur… conscience et silence

« Il y a vingt-cinq ans, j’ai commencé à écrire un livre pour combattre le silence qui m’étouffe depuis que je suis né. »

Santiago Amigorena raconte, à la première personne, l’histoire de son grand-père,Vicente Rosenberg qui, en 1928, a quitté l’Allemagne pour aller vivre en Argentine. Il a laissé au shtetl sa famille (mère, frère et sœur) et s’est bien gardé, durant toutes ces années, de répondre régulièrement aux lettres de sa mère ou de la faire venir auprès de lui à Buenos Aires.

Vicente s’est marié avec Rosita. Il vend les meubles de son beau-père et mène une vie plutôt tranquille, avec sa femme, ses trois enfants et ses amis, exilés, comme lui. Or, en Europe, les événements se précipitent : les Allemands regroupent dans le ghetto de Varsovie tous les Juifs, dont la mère de Vicente qui lui envoie des nouvelles alarmantes :

Mon chéri,

Merci pour les dollars. Tu as peut-être entendu parler du grand mur que les Allemands ont construit. Heureusement la rue Sienna est restée à l’intérieur, ce qui est une chance, car sinon on aurait été obligés d’abandonner l’appartement et de déménager. Comme ça, au moins, on a pu éviter qu’il soit saisi. La vie n’est pas facile, mais on s’organise. Le problème c’est la foule. Ils ont emmené beaucoup de Juifs des autres quartiers. Ils remplissent les rues de tristesse. On peut dire que nous, on a eu de la chance. Même si, comme tout le monde, on a du mal à trouver de quoi se nourrir. J’ai dû vendre les bijoux qui me restaient et le manteau de fourrure que m’avait offert ton père pour mes quarante ans. Tu t’en souviens ? Envoie-nous tout ce que tu peux. Ton grand frère t’embrasse. Il demande que tu lui écrives.

Ta mère qui t’aime

Chaque lettre qu’il reçoit le plonge dans un état d’inquiétude intense. Impuissant, il ne peut rien faire pour sa mère, désormais prisonnière du ghetto où sévissent la faim, la maladie, la misère :

(6 septembre 1941)

Wincenty, mon Wincenty, mon cœur, mon enfant,

Tout est devenu compliqué ici. Beaucoup de voisins de l’immeuble sont morts ces derniers mois. Berl [le frère de Vicente] soigne des gens pour quelques złotys, mais la plupart n’ont plus de quoi payer. On ne sait pas ce qu’on va devenir. Il y a bien Shlomo qui nous aide parfois un peu, mais même pour lui les choses sont devenues difficiles. Les Allemands ne nous parlent plus, ils nous traitent comme des animaux. Dans les rues les gens meurent de faim, et on ne s’arrête même plus pour contempler les cadavres. Hier, j’ai vu par la fenêtre une femme qui faisait des allers et retours sur le trottoir. Elle a fait ça pendant des heures, son enfant mort dans les bras. Elle pleurait et elle hurlait et elle serrait son enfant mort et elle le montrait aux passants, aux centaines, aux milliers de passants. Et personne ne la voyait. Personne. Personne ne voyait son enfant mort. C’était comme s’il n’existait pas. Heureusement que tu es loin d’ici, mon Wincenty chéri. Et heureusement que ta sœur a pu partir en Russie.      

Ta mère qui pense toujours à toi.

Vicente vit la guerre de loin. Il lit sporadiquement des nouvelles dans les journaux, apprend, au détour d’un article, des horreurs difficilement imaginables : on éliminerait les Juifs, on les conduirait dans des camps… En juillet 1942 paraît un article du Daily Telegraph dont le titre est : « Les Allemands tuent 700 000 Juifs en Pologne. Et le sous-titre : Des chambres à gaz mobiles. »

Le journaliste raconte « le plus grand massacre de l’histoire ». 700 000 Juifs ont déjà été assassinés par les Allemands :  « Les plus horribles détails de cet assassinat massif, qui incluent l’utilisation d’un gaz vénéneux, ont été révélés par un rapport envoyé secrètement à M. Samuel Zygelbojm, représentant juif dans le Conseil national polonais de Londres. » 

De telles atrocités ne font pas la Une, mais passent presque inaperçues dans les journaux. La solitude s’empare de Vicente qui, envahi aussi par la culpabilité, construit peu à peu, et parallèlement à l’aggravement de la situation, un « ghetto intérieur » : il se mure, se désintéresse de tout, ne parle plus, s’absente (tout en étant là) de plus en plus. Tout ce qui l’entoure l’indiffère : il ne fait plus attention à sa femme ni à ses enfants, passe son temps à jouer au poker pour perdre l’argent qu’il possède. Il se punit, s’anesthésie, incapable de racheter une faute – qui n’est pourtant pas la sienne –, se faisant prisonnier comme sa mère qu’il ne peut pas aider : « Il avait rêvé qu’il était dans son lit et qu’il se réveillait et qu’il se levait et qu’il remarquait qu’on avait construit un mur autour de lui. Il faisait le tour du mur mais le mur l’encerclait, et il était fermé, entièrement fermé. Vicente essayait de sauter, de creuser, de frapper, mais le mur était très haut et il était indestructible. »

Santiago Amigorena livre un récit autobiographique (la vie de son grand-père et les conséquences que celle-ci aura sur la sienne) qui s’inscrit dans l’histoire. La judéité de Vicente n’a jamais eu vraiment d’importance, jusqu’au jour où les Nazis lui ont renvoyé cette appartenance à son peuple. Lui d’ordinaire si peu bavard se lance, devant ses amis, dans une définition du fait d’être juif :

 « Et cette identité incroyable, douloureuse, absurde et incontestable à la fois, elle a aussi quelque chose de merveilleux… Un peuple sans État, une manière de survivre comme si on était vraiment une communauté, mais une communauté qui n’est pas échafaudée sur des rois, sur une langue, sur une terre qu’on partage, ou sur des guerres qu’on a partagées… même pas vraiment sur un dieu, puisque presque plus personne n’y croit… mais juste sur quelques livres et un petit tas de souvenirs qu’on se rappelle à peine… (…) On est différents. On est différents de tout, on est différents de tous. On est différents de quoi que ce soit. C’est la seule chose qui compte. On est le seul peuple sans armée, sans État. Et on a été élus, mais on n’a jamais vraiment su pourquoi on avait été élus. On a été élus seulement pour se poser la question de pourquoi on a été élus ! C’est ça ! On est juifs. Je suis juif. Mais on ne sait pas ce que c’est. On ne sait absolument pas ce que c’est. Et le plus beau et le plus triste à la fois, c’est qu’on n’arrêtera jamais de se le demander, et qu’on ne le saura jamais. (…) Et… et je ne sais pas… je crois… aujourd’hui je crois que… que même si c’est beau et triste à la fois, on peut être plutôt fiers de ça. »

Par moment, le mutisme de Vicente, à la lecture, est agaçant, presque pas crédible, mais, qu’il soit vrai ou non, il faut le prendre comme une métaphore de la culpabilité d’un fils qui pense avoir condamné sa mère par égoïsme et par goût de la liberté. Le bruit assourdissant de la conscience se traduit par le silence :

« Pour ne plus penser à sa mère, Vicente s’efforçait aussi de ne jamais penser à Rosita ni à ses enfants, ni à lui-même. La moindre considération pour un être humain lui semblait comme une insulte à… à quoi au fait ? à la situation de sa mère ? à sa souffrance ? – à sa mémoire ?

Se taire. Oui, se taire. Ne plus savoir ce que parler veut dire. (…) Il voulait faire taire ses voix : celle qui lui faisait encore, rarement, prononcer des mots que les autres pouvaient entendre et aussi cette autre voix, muette, intérieure, qui lui parlait de plus en plus et qui résonnait parfois comme celle d’un ami intime et parfois comme celle d’un dieu étranger – la voix de sa conscience. »

Céline Maltère

Santiago H. Amigorena, Le Ghetto intérieur, août 2019, P.O.L., 192 pages, 18 €

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