Chronique de Stéphane et Céline Maltère, écrivains et frère et soeur.

Nathaniel Hawthorne, L’Artiste du Beau : La quête de l’idéal

Owen Warland a repris l’horlogerie de Peter Hovenden. Au fond de sa boutique, il ne s’intéresse pas aux simples réparations, aux mécaniques ordinaires. Il préfère se consacrer à la quête du Beau, même si les autres, les gens du réel, ceux de l’autre monde, ont du mal à comprendre à quoi il dédie ses journées. Le vieux Peter Hovenden est le premier à railler le jeune homme, à se moquer de ses travaux qu’il juge inutiles. Lorsqu’il passe devant la boutique en compagnie de sa fille Annie, il ne peut s’empêcher de pester contre lui. Comment peut-on gaspiller son temps, se vouer à l’inutile ?

Non loin de l’horlogerie, le forgeron Robert Danforth, celui qui va de l’avant (« forth » en anglais), incarne la force physique :

« La force est un monstre terrestre. Et je n’y prétends guère. Ma force, si force il y a en moi, est toute d’ordre spirituel », lui dit un jour Owen alors que le forgeron se moque gentiment de lui en lui montrant la fermeté de son poing.

Sa force est spirituelle… et il la tire aussi de ce que lui inspire son amour pour Annie, la fille de Peter Hovenden :

« Annie  ̶  ma tendre et chère Annie  ̶  tu dois raffermir mon cœur et ma main, et non les ébranler ; car si je m’acharne à vouloir donner forme à l’esprit même du Beau, et lui transmettre le mouvement, c’est pour toi et toi seule. Oh, cœur frénétique, calme-toi ! Si tu contraries ainsi mon labeur, alors m’envahiront des rêves vagues teintés d’insatisfaction qui, demain, me laisseront sans force. »

Annie est sa muse. Il tire sa force créatrice du désir qu’il a d’elle, de l’idéal qu’elle incarne. En la sentant près de sa boutique, son cœur s’emballe, mais ses travaux demandent une telle minutie qu’il doit maîtriser sa passion. Il pense même qu’elle est la seule qui pourrait le comprendre, et l’énergie qu’il met à bâtir son chef-d’œuvre, il la puise dans cette idée du Beau et de cette femme.

Entravé dans sa recherche par les visites de Peter Hovenden, qui symbolise le monde matériel, Owen se détache parfois de son entreprise folle, puisant d’autres forces dans la fréquentation de la nature et dans la contemplation des papillons, dont le vol représente pour lui la « quête idéale ». 

Découragé par moments, condamné à la solitude, il manque se perdre. Mais il lui suffit de la présence de celle qu’il aime pour retrouver la foi :

« S’insinua alors dans son esprit la pensée que cette jeune fille possédait le don de le comprendre mieux que le reste du monde. Et quel soutien, et quelle force ce serait pour lui, dans son labeur solitaire, s’il pouvait obtenir la sympathie du seul être qu’il aimât ! »  

Empêtré dans son rêve, exclu du réel, Owen n’agit pas. Il ne se déclare pas à Annie, il espère, attend, plaçant ses sentiments dans ce qu’il crée à travers elle. Il se dit que, même si elle le décevait ou lui rendait son amour, il ne perdrait pas le goût de sa création. Il se prend aussi à imaginer l’harmonie amoureuse avec elle :

« Se fût-elle révélée, au contraire, ainsi qu’il se l’était imaginée, sa vie aurait été si remplie de beauté que, par un simple effet d’accumulation, il aurait pu façonner le Beau en un type plus noble que celui auquel il aspirait. »

Et un jour, il apprend qu’elle se marie avec le forgeron, l’homme de Fer, la force de la matière ! Lorsqu’il la revoit en présence de son époux, il ne peut s’empêcher de croire qu’elle reste, malgré tout, « empreinte d’une grâce supérieure. » Cela conduit cette longue nouvelle vers un final superbe, où vont se confronter les forces de l’idéal et de la réalité.

Ce texte de Nathaniel Hawthorne, paru en 1844 dans la Democratic Review et réédité dernièrement par les éditions Allia, est d’une très grande poésie. Il explore les rouages d’un cœur qui aspire à la beauté et place sa vie dans la recherche d’un idéal, prenant corps dans celui d’une femme rêvée, mais aussi dans la minutie d’un travail incroyable et impossible. Tout s’oppose à Owen : la force brute du forgeron, le mépris du vieil Hovenden. Annie fait la jonction entre les deux mondes car, même si elle vit dans l’univers pratique de Danforth, qu’elle s’est reproduite avec lui, elle ne peut s’empêcher de s’écrier, quand Owen lui confie son chef-d’œuvre :

« Que c’est beau ! Que c’est beau ! Est-il vivant ? Est-il vivant ? »

Par le biais d’une écriture magnifique au service de son sujet, l’auteur nous interroge : faut-il vivre à ras de terre, sans idées folles, pour être heureux ?

Céline Maltère

L’Artiste du Beau, Nathaniel Hawthorne, Allia, 

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