Jérôme Thélot, Les Avantages de la vieillesse et de l’adversité : Jean-Jacques Rousseau décrypté

Ecrire sur Jean-Jacques Rousseau au vingt-et-unième siècle paraît relever de la gageure. Tout semble avoir été dit et écrit sur un des écrivains capitaux de son temps, celui des Lumières. A la fois écrivain et philosophe, essayiste et musicien, romantique avant la lettre et moraliste rigoureux, il incarne mieux que nul autre l’aspiration à une connaissance encyclopédique, si caractéristique de l’époque. Sa personnalité riche, vibrante, sa sensibilité inséparable d’une vive intelligence qui lui permet de se mouvoir avec la même aisance dans l’empyrée des idées et dans le récit autobiographique empreint de réalisme, ont suscité, dès son vivant, intérêt et controverse. Au point qu’il a pu se croire, non sans quelque raison, sans doute, en butte à un « complot », et qu’une bonne part de son œuvre procède, sous diverses formes et malgré qu’il en prétende, d’une vaste entreprise d’autojustification.

 

Il va sans dire que cette œuvre, d’une densité et d’une diversité aussi exceptionnelles, a donné lieu, au fil du temps, à des gloses multiples. A des interprétations et à des commentaires dont tous ne sont pas des plaidoyers ou des panégyriques. Le philosophe a été raillé, ses thèses caricaturées – ou, à l’inverse, louangées à l’excès. Tout cela, au risque de schématisations (le bon Rousseau contre le méchant Voltaire, le pédagogue de lEmile doublé d’un père indigne) dont sa pensée sort plus ou moins déformée.

 

Qu’en a-t-on retenu ? Le mythe controversé du Bon Sauvage, le chantre de l’état de nature. Le romancier préromantique de La Nouvelle Héloïse et l’entreprise « qui n’eut jamais d’exemple », celle des Confessions. Le théoricien du Contrat social et le compositeur du Devin du village. Autant de pièces d’un puzzle dont le caractère disparate, voire hétéroclite, décourage toute tentative de synthèse. Ou, au contraire, la justifie, au prix de simplifications plus ou moins abusives.

 

Or l’essai que Jérôme Thélot consacre à l’auteur du Discours sur l’origine de l’inégalité présente cette singularité que, loin d’emboîter le pas aux exégètes qui se sont succédé au cours des siècles, il propose une vision totalement renouvelée. Constatant, après Bernardin de Saint-Pierre, que Rousseau n’a pas consacré le moindre volume à la vieillesse et à l’adversité qui souvent l’accompagne, il part à la recherche des indices qui, à travers l’œuvre tout entière et singulièrement les derniers écrits, permettent de rassembler les principes qui eussent constitué le socle de ce traité fantôme. De débusquer la sagesse qui se cache sous les propos épars en les rassemblant pour en découvrir la cohérence.

 

Cette reconstitution « en creux » relève, je l’ai souligné plus haut, de la gageure. Pari tenu, et avec panache. Il suppose une connaissance non seulement exhaustive, ce qui relève de l’évidence, mais intime, pour ainsi dire, de l’œuvre et de son auteur lui-même. Sans entrer dans le détail d’une démonstration captivante de bout en bout, on observera seulement que l’essayiste met l’accent sur ce qui constitue l’essence même et l’originalité de la pensée rousseauiste, laquelle n’a pas toujours été clairement perçue.

 

Ainsi insiste-t-il, par exemple, sur la notion de la « généalogie », selon lui « le grand apport de Rousseau à l’esprit européen », et sur le caractère de l’état de nature tel que le concevait le philosophe, antérieur à toute histoire, opposé par là-même à l’universel d’Aristote. Sur la difficulté qui en découle, pour l’homme social, d’accéder à l’homme primordial. Sur la nécessité, sensible surtout dans les livres de la fin, de « désécrire la décrépitude de l’espèce » en inventant une écriture propre du vieillissement et de l’adversité qui soit, en même temps, une écriture en quête de nature – c'est-à-dire de vérité.

 

Ce ne sont là que quelques exemples destinés à mettre l’accent sur un essai assez convaincant pour qu’on en admette la conclusion : si Rousseau n’a rien écrit sur les avantages de la vieillesse et de l’adversité, lui qui fut si durement confronté à l’une et à l’autre, si, en définitive, son choix de cesser d’écrire se justifie pleinement, c’est que « son silence final renvoie à ce traité absent, et le rend inutile. » D’où le projet aussi ambitieux que pertinent d’en reconstituer les grandes lignes.

 

Jacques Aboucaya

 

Jérôme Thélot, Les Avantages de la vieillesse et de l’adversité, Les Belles Lettres, coll. « Encre Marine », octobre 2015, 140 p., 19 €

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