Céline (1894-1961), auteur de Voyage au bout de la nuit a révolutionné la littérature française. Il est controversé pour ses violents pamphlets antisémites. Biographie de Louis-Ferdinand Céline

Albert Paraz, Le bal d’un maudit

En republiant les pamphlets d’Albert Paraz, les éditions L’Age d’homme ressortent de l’ombre un auteur qui n’est sans doute plus guère pratiqué que par quelques spécialistes passionnés – de la trempe de Jacques Aboucaya – et la famille si bigarrée des céliniens.

 

Parler de Paraz sans évoquer Céline serait chose malaisée. Leur amitié commence en 1934, alors que l’auteur du Voyage au bout de la nuit est en pleine ascension. L’échange épistolaire entre les deux hommes atteindra cependant son paroxysme au moment de l’exil danois de Céline, qui avait trouvé en Paraz, romancier au talent inégal, un de ses plus ardents admirateurs et défenseurs. Leur correspondance (dont on n’a malheureusement conservé que les 353 lettres envoyées par Céline…) témoigne d’une chaleureuse familiarité et d’une réciproque estime, même s’il ne faut pas présumer du désintéressement de Céline, toujours heureux de se trouver des porte-voix en France alors qu’il est dans une bien inconfortable situation. À l’inverse, Paraz comptait sans doute aussi sur la sulfureuse réputation de Céline pour s’attirer des lecteurs et reproduisit donc bon nombre de missives incendiaires signées de «l’abominable homme des lettres » dans les pages de ses écrits intimes.  

 

Pourtant la plume alerte et mordante de Paraz mérite d’être redécouverte : même s’il n’atteint jamais au génie imprécatoire de son maître, Paraz peut souvent témoigner d’autant d’ironie, de verve et de mauvaise foi que lui… Le Gala des vaches, Valsez saucisses et le modeste Menuet du haricot sont autant d’arrêts sur images de la vie d’un homme malade, qui consacre toute l’énergie qui lui reste à l’écriture. Atteint de pneumothorax et passant de sanas en maisons de repos, Paraz dépeint le quotidien de ces univers clos, brosse en deux lignes le caractère d’une infirmière revêche ou d’un médecin stalinien, évoque le quotidien des pensionnaires, témoigne des âpres débats politiques de l’immédiat après-guerre (sur l’épuration, le communisme, le sort des colonies…). Ses récits sont émaillés d’anecdotes cruelles, d’indignations superbes et d’éruptions (trois pages mémorables contre le Tour de France, bien plus contre Sartre…), parfois de rencontres inattendues (Paraz fut notamment très proche de Mandiargues, Cendrars, Prévert…)    

 

D’un tempérament difficile, bourru avec les uns et délicat avec les autres, rebelle au cœur une fois à droite, une fois à gauche, anarchiste (« Contre la connerie de l’administration, rien, le vide. Personne à tuer. Qu’est-ce qu’il fout, Ravachol ? Vive Babeuf ») autant que réac’ (« Un progrès type. C’est-à-dire une nouveauté dont la somme des calamités qu’elle vous apporte surpasse de très loin les avantages »), pacifiste rejetant la résistance au même titre que tout autre mouvement armé (« À bas l’armée. Même en civil. »), Paraz se laisse lire tantôt avec plaisir, tantôt avec irritation, comme un sympathique ronchon que, malgré ses errements, on écoute avec plaisir lâcher des bordées d’injures énormes ou quelque histoire bien raide, savoureusement déplacée… Et surtout parce qu’il ne se départ jamais d’une irréductible liberté de ton, si déplaisante puisse-t-elle être: « Nos penseurs nous forgent de telles chaînes pour assurer à nos fils liberté et bien-être, de quels aplatissements ne se sentiront-ils pas inspirés si les lendemains qu’ils nous mijotent sont censés préparer un épanouissement spirituel. Parce qu’ils y viendront. Vous verrez un jour le diable vous montrer le chemin du ciel. Et ce jour-là sera la fin d’une ère. »

 

Frédéric Saenen

 

Albert Paraz, Le Gala des vaches – Valsez saucisses – Le Menuet du haricot, Pamphlets, Paris, préface de Jacques Aboucaya, L’Âge d’homme, novembre 2003, 486 pages

 

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