Orphelins de Dieu : Marc Biancarelli confirme la sentence de Nietzsche

Orphelin du temps, prisonnier de ce tourbillon aliénant qui emporte les tâches quotidiennes et rend fou, arrivé une heure trop tôt en gare de Lyon, je me suis échoué au Train bleu, table d’angle, serveuse souriante m’apportant un grand verre rempli d’un liquide orange et pétillant, furieux contre moi-même mais brûlant du désir de pouvoir enfin ouvrir le dernier roman de Marc Biancarelli dont l’aura précédait, déjà, depuis bien longtemps, ce bonheur de lecture qui allait certainement m’enivrer… Alchimie impétueuse baignée de cette force insulaire qui irradie depuis la Corse, mettant en mouvement les plaques tectoniques de la littérature, portée au pinacle il y a deux ans par Jérôme Ferrari, compagnon d’aventures de notre auteur, dont, tout en sachant l’impossible pari, on mise cependant notre vatout pour décrocher le Graal du Goncourt tant son livre est… complet :  universel, littéraire, historique, érudit, et si bien ficelé dans ce tout de plaisir que seule la lecture permet d’atteindre.

Dans cette Corse du XIXe siècle, une jeune paysanne – grand-mère possible de la Sandra Paoli qui irradia pendant cinq saisons dans la lucarne cette mafiosa si énigmatique, si ensorcelante, qu’on finissait tous par l’aimer – n’hésite pas à recourir au service de l’Infernu pour que justice soit rendue après l’attaque infâme dont son jeune frère fut la victime, et le laissa traumatisé, muet, langue coupée... Quand le droit des Hommes est bafoué, se tourner vers un tueur à gages est-il un mal nécessaire ou une folie supplémentaire ? La roue de la vengeance doit-elle tourner sans fin au mépris de toute humanité ou la force d’un idéal doit-il supplanter le destin est régir le droit de vie et de mort pour les salopards de la plus belle engeance ?
Dilemme infernal que Marc Biancarelli déploie dans une épopée fracassante et luxuriante, mêlant extrême violence et rédemption, cruauté et compassion dans un ballet où la grâce aussi peut atteindre l’innommable, preuve accablante que l’Homme, seul, parvient à des degrés d’inhumanité jamais égalés, animal définitivement dénaturé comme l’a si bien dépeint Vercors, jadis.

Une justice, pensait-elle, une justice devait s’accomplir, et si les tribunaux, dans leur iniquité perpétuelle, ne pouvaient se montrer dignes de leur charge, peut-être Dieu abattrait-Il le glaive rédempteur sur les poitrails des Philistins, et si Dieu, qui, Lui aussi, semblait avoir oublié cette terre, si Dieu lui-même regardait ailleurs et se refusait à accomplir son devoir, alors la tâche qui consistait à rendre cette haute justice incomberait à l’Enfer. Et dans ce pays l’Enfer était un nom d’homme, et cet homme, disait-on, pourvoyait à la résolution de bien des problèmes que les lointains tribunaux étrangers, et Dieu Lui-même, ne semblaient pas considérer.

Trop souvent décriée, caricaturée, déniée, la Corse devient ici le personnage principal : tapie, discrète mais incontournable, des paysages aux odeurs, des personnages aux lumières, des actes aux frondaisons des consciences écartelées entre tradition et modernité, passage à l’acte ou enracinement suicidaire dans la défense des causes perdues. Or, sans repaire, sans idéal, c’est aussi la dérive qui guette, la noyade assurée alors l’honneur devient le dernier bastion, rempart ultime pour défendre la citadelle assiégée, le guide, cet invisible code qui recouvre toute notion d’équilibre et de justesse.



Il nous a choisis parmi les cobayes les plus zélés. La haine, le ressentiment, la jalousie, la convoitise, la médisance, on dira que c’est à peu près ce qui se partage le mieux dans ce putain de territoire, et si l’on y rajoute l’enculerie, la politique, la tyrannie l’oppression et la guerre permanente, la vengeance et la corruption, je crois qu’on a un terreau durable pour que le merdier légué par nos anciens se perpétue encore longtemps.

Pris de remords, le justicier rêve de finir sa vie sous la protection d’un couvent, écartelé entre l’absolue certitude d’avoir fait ce qu’il fallait, et l’impérieux trouble qui le tenaille malgré le fait de n’avoir fait que supprimer des parasites, infectes salauds psychopathes et sadiques, mais cela lui en donnait-il pour autant le droit ?
Passionnel et politique, le passé corse est aussi ambivalent, à l’instar de toute histoire des Hommes qui ne sont, finalement, que fétus de paille ballotés par une force supérieure à laquelle ils doivent s’opposer pour demeurer humains, quitte – et surtout ! – à se priver de toute mystique.

Écrit en français, et seulement – après Murtoriu initialement publié en corse –, ce livre-là est aussi un roman sur la mémoire, cette part de nous qui transcende les appartenances, les langues et les cultures, et donc qui unit les Hommes malgré tout. Livre alors qui réveillera les consciences sur le danger de guerroyer pour un oui pour un non, réflexe encore si prégnant aujourd’hui : l’Homme doit définitivement s’affranchir de son dessein sanguinaire et quoi de plus utile que de graver dans la mémoire littéraire cet impossible duel du bien et du mal. Héros supplétifs à l’Histoire, l’Infernu et sa cliente, portent en eux tous les idéaux cristallisés dans le mirage que les misérables entraperçoivent au détour d’un chemin caillouteux, vaincus de l’Histoire, en quête de leur humanité au-delà du chaos des armes.
Un jour, peut-être, si Dieu existe…

François Xavier

Marc Biancarelli, Orphelins de Dieu, Actes Sud, coll. "Domaine français", août 2014, 240 p. – 20,00 €

Ce livre a reçu le prix Révélation de la Société des Gens de Lettres et le prix du Livre corse.

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