Sur Proust, par Jean-François Revel

Pensé en 1955, remis sur le chantier en 1959, Sur Proust paraît pour la première fois en 1960 (chez Julliard), puis connaît une suite de rééditions plus ou moins relues et augmentées d'une préface (Denoël 1977, Grasset 1987, Bouquins 1997) jusqu'à l'édition dite « définitive » que voilà. L'occasion de se pencher sur cette déclaration d'amour d'un philosophe teigneux au plus précieux des grands écrivains français.


D'une série de notations prises au fil de sa relecture d'une œuvre qui avait stagné depuis quinze ans sur l'étagère de Jean-François Revel, Sur Proust se veut avant tout un acte libératoire.


« [...] mon ambition [...] a été de libérer le lecteur, et tout d'abord de me libérer moi-même, de cette hagiographie asphyxiante qui contribue à créer une atmosphère de confessionnal et à répandre une odeur de renfermé autour d'une des œuvres les plus claires, les plus ouvertes et les plus vives du vingtième siècle. »


Car Revel est entré dans la carrière en brisant quelques vielles reliques, son Pourquoi les philosophes, essai pamphlétaire, le place dès 1957 parmi les infréquentable. Cette veine se retrouve dans son essai sur Proust, la liberté de ton et l'insolence : prendre les écoles critiques par dessus la jambe, s'en affranchir pour revenir au seul texte est venu briser les dogmes de beaucoup de petits prophètes de la critique littéraire, dont Revel ne manque pas de signaler la nullité, au terme d'un portrait peu élogieux s'il en est :


Les grandes œuvres, à l'instar de ces reines qui font régulièrement exécuter à l'aube leurs amants d'un soir, étendent avec ponctualité raides morts sur le terrain leur ration périodique de cadavres critiques.


Beaucoup des intuitions de Jean-François Revel (construction de La Recherche du Temps perdu par bourgeons successifs et non, comme Ulysse de Joyce, selon un plan détermine avec rigueur, etc.) ont été confirmées par la suite en de savants études universitaires. Sur Proust vaut pour cela : si le propos n'est pas celui d'un spécialiste (les critiques proustologues sont assez nombreux comme cela), il l'est d'un connaisseur de l'oeuvre, il manifeste une proximité de La Recherche et de son lecteur, une intimité telle


Présentation thématique (Proust et la vie, Proust contre les snobs, Proust et la politique, etc.) par lesquels Jean-François Revel traverse l’œuvre et y confronte son imposante culture philosophique, convoquant Platon aussi bien que Montaigne. Cette lecture iconoclaste pour la tradition du genre mais précieuse pour les proustiens a fait dresser par Marc Fumaroli l'éloge suivant :


« Ce n'est pas un pamphlet. C'est un chef-d’œuvre d'ironie. Proust est en effet devenu l'idole des compliqués. Quel régal de roi de montrer que la Recherche, véritable exercice au sens de Pierre Hadot, est le contraire de ce que ses idolâtres croient savoir de Proust, et que, de surcroît, semble confirmer sa correspondance maniérée ! Le poète de la Recherche, libérateur de Proust, pasticheur de Proust, regarde la vie en face, avec un sens comique aussi robuste que celui de Plaute ou de Molière. Il nous a légué, de sa chambre de malade, parmi ses fumigations, un merveilleux viatique de gai savoir [...]. » (1)


Qu'on veuille bien découvrir le Proust de Revel, plus sensuel et vivant que celui d'un Tadié, par exemple, et lire ainsi une « préface » générale à la Recherche des plus vivantes et des plus revigorantes. Proust n'est pas une enclave pour précieux, lisez Revel !


Loïc Di Stefano


(1) Marc Fumaroli, Extraits du Discours de réception à l'Académie française de Jean-François Revel


Jean-François Revel, Sur Proust, Grasset, « Les Cahiers rouges », octobre 2004, 220 pages, 8,20 euros

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