Toujours plus vite, mais après ?

Voilà donc l’anti-Cercle, le côté pile de la même pièce littéraire dont Yannick Haenel avait, il y a dix ans, gravé la première face. L’histoire d’un homme qui part au bureau, un matin, mais ne descend pas à la station de métro, il continue, va errer avec Homère en poche et se laisser porter de Berlin à Varsovie puis Prague pour découvrir l’existence absolue… Une quête de sens qui foudroie tout être normalement constitué dès lors qu’il stoppe sa course à l’échalote et réfléchit deux secondes sur l’étendue du désastre : sa vie n’est que performances (professionnelle, salariale, sexuelle…) dans le déni d’une approche spirituelle qui aurait peut-être une chance de panser les maux qui gangrènent nos cervelles brûlées par l’ère digitale. 
C’est ce qui va arriver à notre héroïne, Reine, qui a oublié de vivre entre deux grandes écoles et une carrière de manager déjà bien remplie à trente ans à peine, un mari alpagué sur les bancs d’HEC (ancien prof, ça fait cliché mais bon, elle n’a pas eu le temps de), une sœur disparue, des parents haut-perchés, un ami d’enfance qui piaffe d’être P-DG à la place du P-DG, un nouveau poste chez le numéro un mondial du luxe, des réunions, des projets, des… Mais pour aller où ? Faire quoi de sa vie ?
Tout ça pour ça ?

Voilà une femme libre, autonome, en prise avec son époque mais aller au-delà, comme un projectile, aller au bout, être pressée, impatiente comme Lili, l’héroïne de Catherine Poulain (Le grand marin) impose un arrêt aussi brutal que le sprint du départ. Cent mètres convertis en marathon, tout le monde ne peut pas tenir le rythme. Surtout quand un mal des montagnes s’invite dans un ascenseur panoramique et que le chevalier servant qui assistera au naufrage fait chavirer votre cœur. L’eau de rose n’ayant pas sa place ici, Reine chasse l’idée avant même qu’elle ne naisse. Mais c’est mal connaître Cupidon.

(Dé)Filant à la vitesse de la lumière, les scènes se succèdent où les personnages surgissent, frappent, dégringolent, jouent, s’enfoncent, débutent, s’enfuient, construisent, provoquent, s’emballent, désarment, pour finalement... s’arrêter. C’est une histoire ordinaire narrée d’une manière extraordinaire, c’est en cela que ce livre est incontournable. Au-delà d’un humour ravageur il y a le style et la construction qui vous emportent : une seule vague sur laquelle vous surferez jusqu’au terme du récit.
Vous vous glisserez alors subrepticement dans la peau des personnages par la magie de la technique que Maria Pourchet a mise en œuvre :
Vous êtes Elisabeth. […] Vous êtes pas mal dans votre genre, athlétique et méditerranéen. Vous envoyez dit-on, vous êtes un phénomène, dit-on. Oui, on dit beaucoup de choses, trop.

Vous êtes Etienne. Il est 6h16 pour vous aussi et alors. L’exécutif n’appartient pas à ceux qui se lève à 8 heures et, habillé, rasé, vos mains délicieusement sèches, vous répétez dans la glace un truc à assommer le type de RFI, dans deux heures en direct.

C’est un Pierre de nouveau absorbé par la lecture qu’on retrouve sur le canapé chesterfield dont on va devoir se débarrasser. C’est vrai qu’il prend toute la place.

Vous dirigez Warm Capital, vous êtes Simon. Votre sec associé, Raphaël, vous toise, c’est vrai, de dix centimètres. Si vous saviez que pour ces dix centimètres et peut-être un début de ceinture abdominale on vous distingue de Raphaël par le terme de « rond » vous seriez au désespoir.

Il y a du Jean Dutourd dans ces saillies sociétales, remarquez rien là de bien étrange quand on connait le cursus de l’auteure – docteure en sciences sociales – ; et cet humour décalé, précis, jouissif, mordant, on le doit aussi à l’enfance de Maria Pourchet, un climat difficile où elle apprit avec ses frères la pratique de la dérision pour oublier le présent…
Cela nous donnera-t-il une future académicienne ? L’avenir le dira, mais pour l’heur il est urgent de savourer ce met délicat d’intelligence raffinée et d’observation pimentée pour digérer des affres des Fêtes et mordre à pleines dents dans l’agenda 2019 qui déjà se noircit et ainsi sauver quelques heures de plaisir fou dans une lecture cheveux au vent !

François Xavier

Maria Pourchet, Les Impatients, Gallimard, janvier 2019, 190 p. – 17,50 €
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