Quand l’abstraction prend du relief

Autour de 1930, partant des recherches du mouvement De Stijl et allant jusqu’aux expérimentations du Bauhaus,  tous les courants artistiques qui ont vu le jour ailleurs convergent vers Paris qui de ce fait s’impose comme le centre des nouvelles tendances de la création en Europe. Face au surréalisme triomphant se lève un collectif d’artistes qui regroupe entre autres le Néerlandais Theo van Doesburg, le Belge Georges Vantongerloo, le Français Auguste Herbin, vite rejoint par le Hongrois Etienne Beothy.
D’autres noms s’agrègeront à ce groupe, ceux de Jean Arp, Albert Gleizes, Alberto Magnelli, František Kupka, Piet Mondrian pour n’en citer que quelques-uns. Tous additionnent, quels que soient les domaines, une multiplicité de talents novateurs. Assez vite ensuite, chacun trouvera sa voie propre et la poursuivra indépendamment.
Une date importante : 1931 : la revue Abstraction-Création voit le jour. Une révolution esthétique est en marche, désormais les éléments géométriques, créant une dynamique des mouvements inconnue jusqu’alors, trouveront dans les œuvres une place éminente et déplaceront les éléments figuratifs sans les éliminer totalement.

Trois artistes font l’objet d’un livre-catalogue bien illustré et très documenté, et d’une double exposition, se déroulant dans deux galeries voisines (Le Minotaure & la galerie Alain Le Gaillard). Une occasion de découvrir un ensemble d’œuvres originales de qualité  représentatives de leur travail et des recherches qu’ils ont engagées autour du relief. L’inédit des formes et des agencements est tel que ces œuvres ne sont pas comprises alors par le public et même la critique est vive et sans appel. On en lira des extraits dans cet ouvrage.  

 

Auguste Herbin et Etienne Beothy se côtoient déjà lorsque César Domela les rencontre. Ils seront tous les trois très proches, non seulement sur le plan des relations personnelles mais encore des échanges intellectuels. Le visiteur s’en rend compte en voyant leurs œuvres présentées tant les dialogues et les correspondances peuvent être mises en évidence. Cette quête de la troisième dimension va donner aux deux autres une profondeur jusqu’alors inconnue.
De nouveaux rapports entre les surfaces, les matières, les couleurs se font jour, l’occupation de l’espace est autrement conquise, la simplification apparente résulte de savants calculs comme en témoignent les études au fusain et crayon de couleurs de 1946 d’Auguste Herbin ou les dessins au stylo à bille et crayon sur calque d'Etienne Beothy pour un projet de sculpture appelé Glaive, dont la forme aussi parfaite que tranchante évoque celle d’un cimeterre.

De même César Domela, qui exécute en 1937 un petit croquis à la mine de plomb sur calque, pour Construction. Né à Amsterdam en 1900, Domela avait rencontré en 1924 les deux principaux fondateurs et animateurs du mouvement De Stijl, Theo van Doesburg et Piet Mondrian.

 

Quelques années plus tard, toujours dans le courant néo-plastique qu’il devait dépasser ensuite, il associait à la peinture des matériaux inédits et réalisa ses premiers reliefs, puis combina encore courbes, obliques et droites.
J’aimerais que mes Reliefs soient dans leur structure l’expression exacte et absolue de la réalité intérieure qui les provoque. Le sens profond que je voudrais transmettre est le repos en soi, disait en 1954, dans une de ses conférences, César Domela. 

Pour sa part, Beothy, né en 1897 en Hongrie, brillant sculpteur que passionne le thème des proportions idéales et qui a rédigé un dense et ardu ouvrage de réflexions La Série d’or, exécute des œuvres d’une intense pureté de lignes, comme cette Femme drapée (1933), en palissandre et en taille directe, véritable flamme et élan de vie absolue.

Une pièce que le collectionneur d’origine polonaise installé à Paris en 1920, Jack Kouro, ami d’Herbin, aura dans son appartement. Chez lui, le rôle du polissage dans la constitution de formes fermées, la beauté abstraite, la longue méditation préalable, la maîtrise de la pesanteur et de la matière lui permettant de faire s’élancer ses sculptures vers le haut et tendre à s’affranchir de l’ancrage dans le socle.
Beothy exposera en 1948 chez Maeght.

Débutant comme les peintres fauves, puis impressionnistes, puis cubistes, Herbin comme d’autres pionniers de l’art abstrait – Delaunay, Arp, Kandinsky, Malewicz…– étudia toutes les possibilités qui l’ont mené jusqu’à l’abstraction. Il se lança, lui aussi, dans des recherches plastiques complexes, créant également un code optique singulier. Multiple acteur de son sens esthétique, il s’intéresse à la décoration, développe des rapports entre les formes et les couleurs dont les œuvres exposées mettent en évidence les symétries très composées, et, au final, élabore un alphabet plastique d’une inventivité et en même temps d’une rigueur étonnantes.
On notera an particulier les effets visuels opposés des deux gouaches sur papier de 1957, Diable et Dieu n°2.
Herbin restera aussi comme l’animateur du Salon des Réalités Nouvelles.   

 

Dominique Vergnon

Maria Tyl, Herbin, Beothy, Domela, la 3 ème dimension, 88 illustrations, 240 x 220, éditions Le Minotaure, avril 2020, 132 p.-, 30 €

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