Marie-Paule Farina : l'acte littéraire

Au lumineux Jean-Jacques n'est pas toujours accordé un intérêt  dans le Siècle des Lumières. Et à sa façon Marie-Paule Farina  explique pourquoi. Comme Sade dont un espace  fut refusé dans le firmament du XVIIIe siècle ainsi que dans  Lagarde et Michard consacré à cette époque et comme Flaubert plus tard, Rousseau reste l’inventeur des énigmes à fleur de vie par la puissance de ses visions.  Plus qu'un autre il posa la question des langages (il en inventa un pour la musique) et s'interrogea  sur le corps et la mélopée du désir.

Sa fête scripturale transforma le monde en mouvements et vibrations. En conséquence il en modifia la préhension au moment même où le marketing littéraire, certes balbutiant , allait transformer la condition des écrivains. Ce n'était plus au roi de définir la doxa littéraire mais aux pouvoirs économiques de l'infléchir. 

Par exemple, au XXe siècle, Rousseau  fut représenté – comme le rappelle Marie-Paule Farina – parfois pour le meilleur mais la plupart du temps pour le pire, le juif errant ou comme le définit Charles Maurras, l'aventurier nourri de la révolte hébraïque.
Il fut tout autant annexé par le Pétainisme. Mais ces errances n'étaient pas nouvelles. Il suffit de se souvenir de la mauvaise foi d'un Voltaire. Il perçut chez le Genevois l'ombre qu'il pouvait lui porter. Tout cela ne fit pas un pli. Mais Rousseau demeure un minotaure mythologique qui ne ploie jamais sous le poids des siècles. Libre de ce faix, sa profusion "confusible" ne peut toujours pas l'incliner à la moindre inféodation.
 

Certes l'essayiste, par ses rapprochements avec Sade et Flaubert, souligne certaines lacunes dans l'ouvroir de Rousseau. Sur le féminisme entre autres. Mais les trois restent des hypertrophiés de l'imagination et de la sensibilité. Ayant chacun l'horreur de l'impensé qui est la faute de toute pensée il existe chez ce trio infernal une volonté de savoir et de tout représenter.  

Marie-Paule Farina souligne combien Rousseau reste loin de la mystique romantique même s'il en fut le précurseur. Il sut en effet mettre à nu des pensées mouvantes encore méconnues en prouvant par son écriture même que l'impensable adhérait partout au pensable mais qu'il convenait de circonvenir le second afin que jaillisse le premier.

À ce titre , comme Sade, Rousseau reste en grande partie irrécupérable même si chaque époque tente de le corseter. Les deux ont su modifier entre autres le discours amoureux et l'essayiste ouvre sur ce plan des fractures importantes en prouvant que de tel lascars littéraires furent peut-être plus pertinents et malins que Freud lui-même.

L'essai ne reste néanmoins en rien une hagiographie de l'ours. Son auteure sait pointer les inconséquences et les retournements de l'hôte des Charmettes. Mais comme Flaubert et Sade et dans la solitude souveraine de sa réflexion, il sut créer un langage occupé uniquement  de lui-même afin que la vocation d'écrire ait un sens. Un sens qui ne s'affirme chez ces dissidents qu'en avançant dans une perpétuelle multiplication des genres et des approches. Chez eux l'acte littéraire reste une violente manifestation de qui ils furent.  Leur écriture dépasse les saturations des idéologies qui voudraient la circonscrire.

Jean-Paul Gavard-Perret

Marie-Paule Farina, Rousseau : un ours dans le salon des Lumières, coll. Éthique de la création, L'Harmattan, août 2021, 210 p., 22,50 €

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