Mathias Lair : déplacements

Mathias Lair aime utiliser les genres littéraires pour les ironiser. Avec Il y a la poésie il lui faisait un sort, et désormais il se sert de la fabrique à histoires pour assigner au roman une fin de non-recevoir.
Enfin presque, puisque – suprême paradoxe – faire mourir le monde de l'imaginaire permet d'imaginer encore.  Ici, avec une rouerie subtile. Pour preuve son aveu presque final : Il vaut mieux, donc, que mon personnage retourne d'où il ne vient pas.
La fin de cette citation garde toute son importance.

Et l'auteur d'ajouter : Voilà, plus besoin de raconter [...] Aucune histoire n'aurait jamais convenu. Pour autant c'est là une belle supercherie. La machinerie fictionnelle aura bel et bien joué son rôle. Ayant comme punching-ball "le vieux", ce sparring-partner à la fois titille le narrateur et  tente de lui clouer le bec. Dans les deux cas un tel dialogue de sourds permet à cette superbe farce d'avancer.

Le livre devient une gourmandise dont le lecteur raffole. À l'édification il préfère la sotie et la satire qui rivent le clou autant aux fomenteurs d'histoires qu'à ces faux menteurs que sont les psychanalystes et qui tentent – en faisant parler leurs patients – de mettre à nu certains câblages.

Mathias Lair les débranche prouvant au passage que la conscience – n'en déplaise à Aristote – n'est au mieux qu'un racontage assez récent. Cela semble ne pas peser bien lourd dans le texte mais il y a là une pompe aspirante et inspirante afin de retirer au discours tout désir de se poursuivre. Mais en suivant son cours.
L'ensemble avance dans un combat de coqs entre le narrateur-auteur et le vieux. A chacun sa façon de faire et surtout de défaire dans une égalité faussement respectée. Lair garde la main. Le bègue, le taiseux, le mal alphabétisé", mal éduqué, mal colonisé, mal emmythifié, mal mystifié, mal développé se rebiffe.

Il ne cesse de reprendre le fil que non seulement son partenaire mais lui-même se plaisent à couper. Et tout compte fait le bilan est des plus positifs. La fiction qui en n'est pas une se sera construite en se servant du "vieux". On comprend pourquoi il ne s'en est pas débarrassé.
Un tel déclencheur permet de justifier pour l'auteur son étrange faiblesse de raconter bien plus en feignant de raconter moins. Le romancier devient l'habile corsetier strip-teaseur des fictions et l'amoureux des clairières où les histoires sortent de derrière les fagots.


Jean-Paul Gavard-Perret

 

Mathias Lair, Aucune histoire, jamais, Les éditions Sans Escale, janvier 2021, 166 p.-, 13 euros

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