Un empêchement… de tourner en rond

L’art de faire de la politique est un mimésis d’une grande précision, à la manière de ces quantièmes perpétuels pensés et conçus dans les plus reculées des vallées suisses. Chaque mot, posture, intention, regard, rencontre, acte pèse sa plume d’indépendance solidaire quand les tourbillons vont tous dans le même et bon sens, mais devient le grain de sable qui dénature toute la complication dès lors que l'ambition déchire le contrat tacite qui lie les protagonistes, alors la révolution ne parvient plus à achever sa rotation et tourne donc dans le vide, ayant perdu toute notion de sens, disparaissant dans l’inutilité de son inconséquence…

Quand le petit grain de sable est la conjointe du dauphin, les possibilités d’accéder au trône fondent comme neige au soleil. François Fillion pêcha par gourmandise mercantile, offrant des emplois fictifs à ses enfants, employant sa femme officiellement quand elle ne pigeait pas pour une célèbre revue. Or, Michel Crépu, le directeur de la Revue des Deux Mondes, à l’époque, n’a jamais rencontré Penelope Fillon mais celle-ci bénéficiait d’un contrat de conseillère littéraire à 5000 euros mensuels bruts (sic).

Voilà ce qui arrive quand un peuple accepte pendant cinq ans d’être mené par un Bonaparte à Rolex dont l’image de surdoué de la politique s’est très vite ternie dès lors que l’exercice du pouvoir mit au grand jour l’absence de la moindre brise de responsabilité. Sans doute a-t-il été hypnotisé par les sondages d’un côté, et Alain Minc, de l’autre, le gourou du libéralisme, le conseiller occulte. Minc avait toujours déjà été là.
J’ai d’ailleurs l’impression de toujours l’avoir connu depuis sa brillante intervention, en 1988, dans le dossier de l’OPA ratée sur la Générale de Belgique. Je ne m’explique pas comment un type qui a fait perdre plus de deux milliards de francs à Carlo de Benedetti (lequel lui a d’ailleurs intenté un procès et le résume en une phrase : Faire de lui un chef d’entreprise ou un président-directeur général, c’est comme confier à un sociologue la gestion d’une charcuterie.), oui, ce fat qui ose encore pondre une plaquette par an – qu’il nomme essai dans lequel il se permet de donner son avis –, est-il encore en odeur de sainteté dans le monde des affaires… Est-ce à dire qu’Alain Minc est une allégorie par défaut de ces années insaisissables ?

En littérature tout est prétexte, un essai littéraire – donc politique – ira griffer l’image d’Epinal et pour celles et ceux qui n’ont pas – encore – compris que la France a perdu sa souveraineté, le discours de Philippe Seguin du 5 mai 1992 est d’une parfaite clarté (le discours dans son intégralité ou les 20 minutes les plus marquantes), dans lequel il refuse de donner les clés de la maison France aux bureaucrates bruxellois car notre souveraineté est inaliénable et imprescriptible… On connaît le résultat du referendum, le peuple s’est laissé berné, une fois encore, le monde ancien est mort, les peuples et les nations ne sont plus, demeure le marché, les consommateurs, les taux de rentabilité, la croissance… et la terreur islamique, comme une réponse à l’absence de sens dans ce monde globalisé et décérébré [qui] a réduit depuis ce petit plaisir qui nous restait d’une ultime nostalgie du « vieux temps » dont Houellebecq se faisait l’exécuteur testamentaire.
D’ailleurs la présidence Hollande a démontré combien les Français étaient lessivés par tous ces algorithmes ingurgités du matin au soir, envoyant un secrétaire de mairie à l’Élysée : oui, Hollande, c’était Mitterrand premier secrétaire, moins la littérature. Une présidence normale ? Une absence de mégalomanie, comme un envers de l’hystérie sarkozienne, lui avait sauvé la mise

Et désormais nous sommes dirigés par un de ces clones de l’ENA qui savent tout mais rien d’autre (Max Gallo), faute d’avoir pu laisser François Fillon, qui affiche un côté Grand Meaulnes, au fond, tout au fond, avoir les coudées franches pour s’exprimer. Un Grand Meaulnes qui, au lieu de courir les bois, eût choisi de servir les grands corps de l’État. Mais avait-il quelque chose de nouveau à nous proposer ?
Rien n’est moins sûre…

Quel plaisir de lecture nous offre Michel Crépu, lui qui ose nommer, donc contrevenir au dogme actuel qui nous noie dans le consensus. La religion pseudo-rebelle du politiquement incorrect tire son pouvoir d’attraction de cette hantise, qui pousse à établir sans cesse et partout des corridors toxiques d’étanchéité idéologique. Et personne n’ose l’ouvrir – ou presque. Le substitut préféré à la confrontation directe.
Récit décalé d’un monde désenchanté qui s’étiole sur l’estrade impériale du bourreau capitaliste qui coupe les dernières têtes qui dépassent, insoumises ou non. Car n’en déplaise à l’idéal libertaire et anarchiste, il semblerait bien que beaucoup de choses se fassent et se défassent lors des fameux dîners, ici ou là, voire aux Cercle des Deux Mondes, par exemple, où Marc de Lacharrière manifestait sa joie d’être la puissance invitante, sorte de Louis de Funès dans Le grand restaurant, se frottant les mains à la vue de tous ces courtisans venus le saluer…
Le candidat-Sarkozy en tête ; moins le président, quoique, cinq ans c’est vite passé…

Bienvenue dans un monde où le nouveau président signe des ordonnances comme des notes de frais. Bienvenue dans cette nouvelle époque désormais sans complexe, fruit des partis politiques qui ont, tous ensemble, perverti la société, imposant au troupeau qui en redemande ce mensonge dont Malraux rappelait au Général, à la fin de la guerre, que c’était ce qui frappait le plus depuis son retour à Paris…
Pour y échapper, demeurons asociaux, ni iPhone ni télé, les livres et le bourgogne, la grande musique et une certaine philosophie du maintien de soi.

François Xavier

Michel Crépu, Un empêchement – Essai sur l’affaire Fillon, Gallimard, coll. "Hors série littérature", avril 2018, 100 p. – 10 €

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