Littérature & poésie kazakhe sur le devant de la scène

On a beau avouer être un dictateur éclairé, il n’en demeure pas moins que la culture kazakhe se doit d’être présente au grand banquet du monde globalisé. Ainsi en a décidé Noursoultan Nazarbaïev. Pour cela, un chéquier. Il y a du pétrole au Kazakhstan… et des idées ! Voilà donc deux anthologies – 600 pages pour la poésie, 800 pour la fiction – éditées dans les six langues de l’ONU. Avec un tirage de 60 000 exemplaires et diffusées dans 93 pays du monde via les universités, les bibliothèques et les centres de recherche. Programme ambitieux s’il en est que l’on ne peut que saluer. Avec un petit bémol : on aurait aimé un coffret de deux ou trois livres par catégorie, plutôt que cet énorme pavé qui rend particulièrement pénible la lecture. Trop gros, trop lourd : on se demande parfois si les éditeurs lisent encore des livres…
Car pour élargir l’image du Kazakhstan au-delà du seul pétrole, il faut mieux que les lecteurs puissent s’emparer de cette littérature-là. Holistique démarche qui en a oublié le sens pratique. Je ne sens plus mes avant-bras…

L’Europe centrale est aussi berceau de la poésie. Ce recueil hors-normes est une anthologie dantesque. Voici sous vos yeux un demi-siècle de littérature vivante. Quelle émotion ! Oui, voici cette poésie oubliée des mondes digitaux et marketing qui nargue le système. Elle surgit entre deux tweets et un post Facebook pour bien nous rappeler l’essentiel. Cette nécessité, qu’à travers l’histoire, le temps et l’actualité, seuls les mots ont pouvoir de rendre soudain évidente la vie. Alors partageons notre plaisir de cette découverte. De cette culture portée par des femmes et des hommes dont les langues parlent de chaman et de chanson du cœur…

Rare, en effet, est de pouvoir constater qu’un peuple revendique de pouvoir prendre sa place parmi le concert des nations par la seule poésie. Debout face au troupeau qui se soumet aux lois du marché, le poète kazakh affirme sa réalité la plus intime. Se forge l’expression la plus forte de sa foi dans l’avenir ! Preuve que la poésie est une et entière de part le monde car le poète kazakhe fait sienne la devise du Portugais Torga : L’Universel, c’est le local sans les murs. En y portant sa touche locale, parlant de la famille, de la montagne, de la guerre, de l’amour dans une franchise et une liberté de ton dont plus personne n’oserait.
C’est donc une révélation !

Tradition ancestrale du respect des origines mariée aux aspects modernes pour mieux bousculer la forme, innover et livrer une poésie de grande facture. En prise directe avec le réel mais en demeurant à l’intérieure de sa langue, la poésie kazakh offre des nuances particulières. Un rythme, un son qui se coulent dans le contexte. Le Kazakhstan est un pays laïc même si l’Islam est la première religion. La poésie s’ingénie donc à demeurer universelle – au-dessus du lot, en quelque sorte – pour dire ses secrets intemporels sans pour entend les nommer. Implicite musique littéraire qui joue de l’affectif face à la tour de Babel. C’est parfois rapide, fin, tissée avec hardiesse. Femmes et hommes de Lettres abondent dans l’imaginaire. Surtout les femmes. Qui osent s’attaquer à l’amour, à l’abandon, au sexe et à l’avenir. Tout en déguisant leurs vers sous les thèmes immémoriaux que sont la patrie, les villes, la steppe, la montagne ou les chevaux… On se réjouit d’autant plus à sa lecture que sont absents de cet ensemble les guerres, massacres et autres tueries qui jonchent l’histoire du monde et qui n’apportent plus rien à être sempiternellement rabâchés.
Poètes kazakhs, aurez-vous assez de temps, d’amour, de courage et de colère pour continuer à créer, à écrire ce qui ne s’écrit pas ?
C’est bien tout le mal que l’on souhaite pour qu’une petite lumière d’espoir persiste à briller dans la nuit minérale de notre quotidien.

Plus ancrés dans le monde réel, les romanciers, nouvellistes et dramaturges kazakhs rapportent à nos yeux les preuves que derrière les steppes il y a quelque chose. Exit la terra incognita. Ces espaces infinis sont peuplés. Et les Kazakhs portent en eux une histoire mouvementée dont l’URSS porte une grande responsabilité. Finissant de détruire l’apogée de la révolution kazakhe-kirghize qui refusait le diktat russe. L’industrialisation imposée niait le nomadisme. La famine – tout comme en Ukraine – fut une arme de destruction massive. Puis la langue fut niée. Le cyrillique importé pour soustraire l’esprit originel –  de cette culture uniquement orale – et marteler les bienfaits du communisme. Or les temps ont changé. Les écrivains kazakhs soutiennent le retour au latin, plus proche de leur langue orale qu’il faut écrire. Et plus facile pour s’intégrer dans le monde global qui est le nôtre désormais…

Quelque soit la langue choisie par tous ces auteurs, on constate sa force, sa puissance littéraire, riche de la tradition kazakh et de la volonté d’ouverture aux autres cultures. Cette anthologie témoigne tout à la fois de l’ampleur de cette vie littéraire, de son enracinement et de son étonnante modernité. La littérature kazakh est représentative d’une conscience aiguë de la spécificité locale. Ce pays ne doit plus être compris comme un simple État euro-asiatique. Il possède une culture tolérante qui participe à l’établissement de ponts entre l’Europe et l’Asie. Car la poésie et la littérature n’ont pas de frontières. Elles appartiennent au creuset de l’humanité, et sa civilisation héroïque a la fierté de ne jamais avoir baissé les bras.

Annabelle Hautecontre

Anthologie de la poésie kazakh, préface de Werner Lambersy, Michel de Maule, octobre 2019, 636 p.-, 28 €

Anthologie de la littérature kazakh, préface d’Hélène Carrère d’Encausse, Michel de Maule, octobre 2019, 760 p.-, 32 €

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