Michel Foucault l’écrivain : ses Œuvres dans la Pléiade

Voici donc, en deux volumes, ce que l’on pourrait nommer l’œuvre écrite de Michel Foucault, en miroir de son œuvre parlée que constituent les publications de ses leçons au Collège de France et/ou ses nombreuses conférences données de part le monde…
Oui, n’en déplaise à certains, Foucault fut bien – aussi – un professeur qui s’est construit au fil de ses recherches, enquêtes, lectures… Mais si le grand public le connaît par ses interventions, il n’en demeure pas moins un écrivain de premier plan, d’où son entrée dans la Pléiade. Il est évident que ces ouvrages ici rassemblés portent en eux le fruit d’un long travail d’écriture et la marque d’un style. Le choix des éditeurs s’est porté sur la notion de livres d’auteur, présentés dans un ordre chronologique. Exit donc Maladie mentale et personnalité (paru aux PUF en 1954), ouvrage de commande et tous les ouvrages de direction collective ainsi que le dernier tome de l’Histoire de la sexualité qui ne peut être considéré comme totalement achevé.

Comment présenter Michel Foucault ?
Un philosophe hors des normes, non qu’il ait inventé une nouvelle philosophie mais bien une manière de concevoir la philosophie, et c’est bien là tout l’enjeu ! Grâce à Michel Foucault de nouvelles balises, plus précises, contemporaines, compréhensives sont apparues dans des domaines aussi variés que l’archéologie, la généalogie, la problématisation… Il a inventé des néologismes qui ont permis à des milliers de gens de pouvoir enfin concevoir l’impensable, de s’approprier ces idées considérées comme trop car, justement, pas assez matérialisées, palpables. Foucault raccourcit le chemin et donne accès à une sorte d’Ouvroir de la philosophie (en clin d’œil à L’Oulipo). 
Ainsi a-t-il dessiné de nouveaux objets de pensée : hétérotopie, biopouvoir, gouvernementalité, véridiction, etc.
Ce sont ces inspirations qu’il faut suivre car elles ont littéralement bouleversé le paysage, supprimant des barrières invisibles qui séparaient des disciplines qui ne demandaient qu’à se mélanger pour mieux trouver leur second souffle.
 

Œuvre difficile à positionner : histoire, philosophie, littérature ? Le plus amusant c’est qu’elle se refuse à toute étiquette tout en s’appuyant sur une extraordinaire érudition. C’est d’ailleurs à la vue de tous ces boucliers qui se sont levés contre lui que l’on peut mesurer l’aune de la force qu’il a déployée pour faire plier les résistances et nous offrir l’accès au savoir d’une toute autre manière.
Et ce sont d’ailleurs, une fois encore, les anglo-saxons, avec le pragmatisme qui les caractérisent, qui, les premiers, ont construit de nouveaux champs de recherche pendant que nos vieux mandarins s’étripaient la coiffe dans l’hexagone (sic).
Il forme avec Gilles Deleuze et Jacques Derrida le trio magique qui portent de manière exemplaire la French Theory qui ébranla le monde intellectuel des années 1960-1970…

Si les livres de Foucault peuvent sembler complexes d’un premier abord, il convient de pousser un peu le sens de l’effort et de se laisser porter par cette belle écriture tendue, car l’écrivain s’inscrit dans la droite ligne de la tradition française. Une exigence à laquelle Michel Foucault, par goût du dépassement, du décalage, a répondu en ajoutant la touche temporelle d’une certaine époque, celle de Tel Quel, de Bataille, de Klossowski, particulièrement dans ses articles pour Critique : un style flamboyant, un esprit ésotérique, des pirouettes exécutées sans filet, bref un sens assumé du dépassement.
Car le travail d’écriture n’est jamais, pour Foucault, un exercice rhétorique ni une question d’image ou de mise en perspective mais bien une ascèse journalière. En bon disciple de Blanchot il s’astreint à son travail chaque matin, couvre des centaines, des milliers de pages à la main, et n’a pas peur, comme Céline, de réécrire, de recommencer, de fignoler ; ainsi a-t-il réécrit Histoire de la folie en Pologne, Les Mots et les Choses au Brésil, L’Usage des plaisirs et Le Souci de soi en Californie…
Puis, le livre paru, Foucault détruisait la dernière version du manuscrit, ne conservant, précautionneusement rangées dans des cartons indexés, ses notes de lecture pour un éventuel prochain livre.

La philosophie n’a pas été seulement la passion de jeunesse de Foucault, il l’a portée en lui tout au long de sa vie, écrivant avec comme seul objectif de renouveler, à travers ses livres, les problématiques philosophiques. Il ne cessera de lire et relire Kant, Husserl, Nietzsche… pour mieux déplacer les lignes à partir de points situés hors du champ philosophique et parvenir à les rapprocher au plus près de sa discipline de prédilection. Il partage ainsi avec Gilles Deleuze cette conception élargie de la philosophie comme intensité vitale.
Et plus loin encore, c’est au concept même de vérité que Foucault s’attaque dans l’ensemble de ses textes, mais d’une manière détournée, ne posant jamais la question de ses critères, de sa logique, car pour lui, le problème n’est pas de comprendre ce qui fait qu’une vérité est vraie, mais l’effet que peut avoir sur l’existence des individus la présence de formes plurielles de vérité incarnées dans des savoirs multiples, des obligations éthiques, des rituels sociaux ou des dogmes politiques.

Michel Foucault est l’homme du désir de connaître, ce qui définit, selon lui, l’essence de cette philosophie qui le fait tant vibrer car elle supplante au principe de toute production de vérité.

 

François Xavier

 

Michel Foucault, Œuvres, édition publiée sous la direction de Frédéric Gros, Gallimard, coll. "Bibliothèque de la Pléiade", novembre 2015, respectivement 1712 p. pour le tome I (n°607) & 1792 p. pour le tome II (n°608), 59.50 € jusqu’au 28 février 2016 puis 65.- € chaque volume

Tome I :
Introduction, chronologie, note sur la présente édition ; Histoire de la folie à l’âge classique, Naissance de la clinique, Raymond Roussel, Les Mots et les Choses ; notices et notes.
Tome II :
Chronologie, avertissement, L'Archéologie du savoir - L'Ordre du discours - Surveiller et punir - Histoire de la sexualité I, II, III ; articles, préfaces, conférences ; notices et notes, bibliographie ; index par Arianna Sforzini et Daniele Lorenzini.

Chacun des deux volumes est relié pleine peau sous coffret illustré. Ils sont disponibles en coffret commun.

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