Non réconcilié : Michel Houellebecq le sera-t-il un jour ?

Frappé de lucidité ? Inadapté à la vie sociale ? Conscient de n’être nulle part à sa place ? Michel Houellebecq marche sur les pas de Philippe Léotard, clown au nez rouge qui laissa, comme Serge Gainsbourg, un livre testament monumental ; mais n’allez pas évoquer cette anthologie comme le tombeau de sa poésie en vous appuyant sur le fronton duquel, gravées en lettres noires, 1991-2013, laisserait penser à des dates incontournables et à jamais scellées. On évoquera plutôt l’hypothèse d’un cycle qui, comme ses pairs, n’est fait que de recommencement, de cercles euclidiens et de projections dans l’infini. D’ailleurs, Houellebecq s’est lui-même déclaré en brouillant les cartes : ce livre est, en quelque sorte, inédit, car, s’il permet le survol de toute sa poésie, il la présente dans un ordre non chronologique. Les recueils ont été éclatés, les poèmes intercalés de manière à faire un tout. Un jeu extrêmement dangereux car il permettrait de découvrir les évolutions de style, les textes datés, etc. s'il y avait une faille... or il n’en est rien : preuve que nous avons à faire à un authentique poète.

 

Après, le débat demeure : on apprécie, ou pas. L’honnêteté de Michel Houellebecq est de demeurer dans l’instinct, la vérité, le premier jet. Il dissocie le travail littéraire romanesque de la fougue poétique, ce sont deux visions du monde totalement différentes : il s’en explique d’ailleurs avec Lakis Prodiguis, le directeur de L’Atelier du roman, en arguant que s’il écrit "des poèmes, c’est peut-être avant tout pour mettre l’accent sur un manque monstrueux et global […] C’est peut-être aussi que la poésie est la seule manière d’exprimer ce manque à l’état pur, à l’état natif ; d’exprimer simultanément chacun de ses aspects complémentaires." (Interventions 2) Pour Houellebecq , la poésie n’est donc pas un travail sur la langue qui aurait pour objet de produire une écriture, comme le roman. Hors de question de l’enfermer dans un concept de recherche…

 

Il est indéniable que cette poésie est réaliste, effrayante de lucidité tant elle s’approche du concret désormais invisible de notre quotidien : elle parle de réfrigérateur, de parkings, de misère, de file d’attente, de sac en plastique, de TGV… Et elle rime, pied de nez au versificateur contemporain qui s’est affranchi de tout, la poésie de Michel Houellebecq s’interdit de dépasser les bornes narratives, sans être classique pour autant. Sa structure métrique est la pierre angulaire de la résistance à un monde déliquescent. Encore un empêcheur de penser en rond ? Certainement ! Houellebecq est l’un des rares poètes, voire le seul, précise Agathe Novak-Lechevalier dans sa préface, à tenter une écriture poétique d’anticipation.

 

N’oubliez jamais, chers lecteurs, que le poète n’est pas un être humain ordinaire. Michel Houellebecq est poète avant toute chose (n’en déplaise aux grincheux, son œuvre en atteste : il a d’abord publié des poèmes, et ne s'est jamais détourné de la poésie malgré son colossal succès en tant que romancier), un poète donc qui se trouve tout seul face au monde, incompris dans son palais de verre où l’écho de son Moi résonne dans le vertige des abysses qu’il doit franchir, suspendu à un fil, dans le candide espoir de parvenir jusqu’au monde civilisé qui, au fond, lui fait horreur… Le poète mène donc un combat journalier qu’il ne peut pas gagner, seules quelques batailles seront ravies à l’ennemi invisible car jamais le poète ne capitulera, tout au plus acceptera-t-il une trêve le temps de se refaire une santé ; sachant pertinemment que le monde est voué à l’anéantissement, alors pourquoi se renier en son nom ?

 

Michel Houellebecq ira son chemin, sourd à cette société de la consommation fondée sur les techniques de l’attirance, s’interdisant d’y participer d’une quelconque manière voire de tout faire pour la dissoudre dans l’éther du poème : allant jusqu’à nier l’amour car il ne recouvre que la cruauté d’un rapport de force fondé sur les stratégies de la séduction et du désir, au profit de la poésie, seul acte d’amour authentique et expression d’une profonde compassion. Houellebecq résistant, alors ? Également, oui, forgeant son œuvre au-delà du "jeu cruel" et impitoyable que le sentiment amoureux autorise, comme un don pur et désintéressé, un authentique acte d’amour, celui-là !

Preuve définitive que Houellebecq est humain, bien trop humain…

 

François Xavier

 

Michel Houellebecq, Non réconcilié – Anthologie personnelle 1991-2013, préface d’Agathe Novak-Lechevalier, Poésie/Gallimard, mars 2014, 226 p. – 10,50 €

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2 commentaires

deux chroniques pour un même livre, de la poésie qui plus est, cela doit donc être diablement bon, je cours chez mon libraire...