Ma chère Lise de Vincent Almendros : l'anti-Lolita ?

L’autre est d’autant plus attirant qu’il n’est accessible. Quinze ans, vingt-cinq ans. Une élève. Son professeur particulier.

 

Elle est le dictame de ses jours défilants sans couleurs, il est l’herbe roidie qui ploie peu à peu sous l’effet du charme nubile et sémillant où « tout était prétexte au divertissement ». Radié par son énergie solaire, il « [a] seulement depuis peu des plaisirs enfantins ». De cette rencontre, naît une poésie, une ode à la vie. Celle de Ma chère Lise, exergue d’une lettre inachevée qui est le moteur de l’écriture, à travers laquelle le narrateur devient l’auteur libéré de sa parole: « Longtemps que je n’ose pas t’aimer mais que je t’aime ? Longtemps que je m’interdis de t’aimer ? »


Et pourtant… Il ne s’agit pas d’un simple livre de fécondation végétale, à l’instar d’un baron de Charlus, identifié à un bourdon dans La Recherche, faisant sa cour à la fleur représentée par le jeune Jupien ! Bien que… l’éphèbe Lise – cette jeune pousse de quinze ans, maîtresse de son péristyle doré et fille de grand industriel – soit le fruit passionné de son précepteur. Amour chaste – mis à part l’échange d’un baiser craintif – mais sibyllin:

 

« De son côté, Lise semblait avoir pour moi une affection sincère, même si j’avais vite compris que l’absence répétée de ses parents n’y était pas étrangère. Ce qu’elle aimait avant tout chez moi, c’était que je sois là. »

 

Toutefois, au-delà de la pâle fenaison de ces histoires d’amour des magazines pour midinettes, le récit qui nous est conté a ce « millionième de dissemblable » que recherchait déjà Milan Kundera dans L’insoutenable légèreté de l’être.

L’unicité de cette relation l’invite à se demander s’il « n’[est] [pas] venu chercher en elle, l’insane possibilité de recommencer [s]on enfance, ou [s]a vie, loin du chaos. » En effet, comparable à la balsamine – au ton rose vif d’une puberté naissante – qui menace d’éclater à maturation, elle mord la vie à pleines dents, primesautière, ineffable, ce personnage en fuite balaye le récit d’un vent d’air frais et suscite le dégel chez le narrateur. Malicieuse, elle « ne p[eut] s’empêcher d’extérioriser par des ricanements la grande joie qu’elle éprouv[e] ». Son sourire lui mange le visage, son rire détone dans ce ciel bleu cobalt qu’elle transfigure en dais lumineux.

 

Le plaisir de lecture de ce tout premier opus de Vincent Almendros, réside dans l’atmosphère ouatée et éthérée qu’il nous offre. Le traitement du temps est lui-même désoxydé de son âpre écume. Il brise le cadre rigide et linéaire en privilégiant l’écriture parfois épileptique où le temps glisse, ondule en épousant le ressac d’un instant décomposé au stroboscope. Une pomme que l’on épluche, le sens caché d’un regard, les feux de la baie méditerranéenne, l’herbe qui chatouille nos pieds, un bon verre d’Amaretto…

La fiction relève d’une part de l’intrigue mais l’essentiel repose surtout sur l’activité créatrice et l’agrément du lecteur pour la prose poétique, car ici, l’histoire s’émancipe pour la fluidité du style, la volupté des moments partagés d’êtres fugaces dans un éternel état de poursuite. À chacun son Graal. L’une s’ébroue de rage de vivre, l’autre s’éveille à un état de conscience au monde en vase-clos dans l’univers de Lise et de sa famille aussi zinguée et facétieuse qu’elle. Agnelle malicieuse qui lui redonne goût aux rodomontades les plus puériles, mais force est d’admettre qu’il est jouissif de ne pas toujours se prendre au sérieux !  La prescience de ces instants éphémères et verdelets lui révèle ainsi le plaisir de l’infinitésimal des choses simples ; courir à grandes enjambées dans les herbes folles, défier les fils barbelés et haleter à l’ombre d’un arbre:

 

« Et je commençais déjà à sentir, oui, c’était ça ma vie. »

 

La tonalité proustienne du verbe sentir dans ce roman, en dit long sur la préséance des impressions sur l’intellection de la pensée. Vincent Almendros aime également jouer des contrastes. D’un côté, nous avons la vélocité des corps en mouvement perdus pendant un week-end à la campagne à Bignon-Mirabeau, sans facebook et autres inepties polluantes, des séjours en Italie dont la visite des catacombes de Palerme et des promenades dans les venelles de Paris. De l’autre, la peinture d’une vie au ralenti dans laquelle seule compte, la combustion du plaisir d’être au monde ! Telle est la plus belle découverte à l’issue de ce chemin impressionniste entre ciel et mer, ombre et lumière « floue […] baveuse [et] chancelante » :

 

« Après le repas, nous descendîmes vers la mer, empruntant un chemin en lacets jusqu’à une petite plage privée, discrète échancrure de sable dans la roche. Un bateau blanc était amarré à un ponton, un imposant bateau aux vitres noires et opaques. Un voile couvrait la surface de la mer, un fin brouillard qui nimbait la plate-forme flottante sur laquelle nous marchions maintenant, tous les trois. Camille en tête. D’imperceptibles grincements se faisaient entendre, ainsi qu’un bruit léger, répété et prolongé, lorsque l’eau, soulevée par l’onde lente des vagues, venait mourir sur la coque du bateau. »

 

Nous quittons ce livre sur la nostalgie d’une photographie spirite mais heureuse sur ce qui a été. La vie. Un roman très agréable à lire et tendre.

 

Virginie Trézières

 

Vincent Almendros, Ma chère Lise, Minuit, septembre 2011, 158 p. – 13,70 euros

1 commentaire

quand il s'agit d'amour doit-on systématiquement s'informer de l'état-civil ? Léo Ferré ne chantait-il pas déjà ce fameux code pénal caché sous la jupe d'une écolière ? quand Jacques Brel essuyait, non pas les plâtres mais bien Les risques du métier dans un film remarquable. Amour encore, d'une élève pour son maître. Sans parler de cette prof américaine qui fit de la prison pour avoir eu une relation avec un mineur. Qu'elle épousa quelques années plus tard. Preuve qu'en amour l'on ne compte pas !