Pierre Paul Rubens, peintre avec passion

Ajoutant à l’héritage des grands maîtres italiens, Titien, Jules Romain, Carrache ou encore Véronèse qui l’ont inspiré et qu’il découvre lors de son voyage en Italie en 1600 - il a alors 23 ans - celui de sa terre flamande représentée entre autres par Quentin Metsys qui l’influence dès ses débuts, Rubens (1577-1640) apparaît comme un des maillons majeurs de l’art entre l’Italie et l’Europe du Nord. Si cette confluence d’influences a joué un rôle initial et décisif dans sa carrière de peintre plus, assurément, que sa formation auprès d’Adam van Noort et d’Otto van Veen dit aussi Otto Vaenius ou Venius, c’est à son génie propre que Rubens doit l’exubérance de sa manière, ses courbes harmonieuses, ses couleurs irriguées de chaleur, l’ampleur du discours esthétique. Que ce soit dans les thèmes mythologiques, les sujets païens ou les scènes religieuses, ces dernières contribuant au mouvement de la Contre-Réforme, le lyrisme de Rubens éclate, s’impose, explose sur toutes ses œuvres, davantage encore sur les  vastes toiles où il semble naturellement à l’aise. Le célèbre cycle de Marie de Médicis, au Louvre, qui compte 24 tableaux mesurant chacun plusieurs mètres, réalisés entre 1622 et 1625, manifeste la facilité avec laquelle Rubens s’approprie l’espace, l’exploite, le domine, le transforme en un long poème épique où les allégories expriment le destin de l’épouse d’Henri IV, reine partagée entre la gloire, le drame, l’héroïsme, les contraintes politiques. Partout et toujours, c’est en fin de compte la vie que célèbre Rubens et ses fastes, l’être accordé à la nature avec les élans du premier et les fécondités de la seconde, même quand il adopte un mode mineur, retenant alors plutôt les tonalités sourdes pour traiter certains passages des récits évangéliques. Une ferveur sans mysticisme cependant, comme on le voit dans La Descente de Croix, de 1612, qui se trouve dans la cathédrale Notre-Dame à Anvers. Rubens répondra toujours à l’humanisme de son époque et à son sens de la conciliation qui le conduira à la diplomatie, faisant de lui l’interlocuteur privilégié des cours royales de Madrid et de Londres. « Pour ma part, je souhaiterais que le monde entier fût en paix et que le siècle où nous vivons fût d’or et non de fer » avait-il écrit.  

Renouvelé, novateur, riche de surprises, prolifique, pompeux, extravagant, jamais avare d’effets, le style de Rubens se reconnaît à ces mouvements de torsions, ces spirales et ces ascensions, ces gammes infinies de lumière, ces actions poussées jusqu’aux tumultes des formes et des personnages, cet éventail chromatique où les tons froids ne cèdent en rien leur place aux teintes chaudes, ces dynamiques et ces arrondis qui élancent, animent et déploient sur la surface de la toile les événements qu’il entreprend de relater, souvent au milieu de paysages très finement évocateurs comme celui qui, dans un petit matin automnal, entoure le château Het Steen, « la demeure seigneuriale que Rubens achète en 1635 à Elewijt, entre Malines et Bruxelles ». Les lieux sont parfaitement reconnaissables, mais comme le souligne l’auteur de ce beau livre, Rubens « les interprète à sa guise », une liberté dont il use en totalité dans des compositions proches du fantastique comme on le remarque dans le Paysage au gibet, (huile sur bois de 1632-1633) où la réalité n’a pratiquement plus rien à voir avec le rendu topographique d’un site.

Même si ce n’est pas le genre qu’il préfère, très tôt, Rubens se fait un nom avec les portraits qu’il exécute en Espagne, à Gênes au cours de l’été 1607, l’année suivante également, faisant poser les grands de ce monde et l’aristocratie en général, portraits qui « tous obéissent aux mêmes principes de construction, entièrement neufs au début du XVIIe siècle ». L’éblouissant Portrait de la marquise Brigida Spinola Doria (1606) témoigne de cette virtuosité du pinceau à rendre le satin et les étoffes précieuses, les perles dans la coiffure, la dentelle de la fraise, éléments magnifiant le port élégant de cette dame en pied, de haute taille, détachée de toute la blancheur de sa robe « devant un sombre portique à colonnes et à pilastres cannelés » et qui attire l’attention par un regard à la fois aimable et condescendant. Signe de son évolution, près de vingt-cinq ans plus tard, il exécutera un magnifique portrait, celui Thomas Howard, comte d’Arundel, dans une facture rapide et enlevée excellant à faire scintiller le métal de l’armure, « travaillé à coups de brosse très libres qui jettent sur l’ensemble des éclats blancs, jaunes et rouges ».

Ayant d’abord épousé Isabelle Brant, dont il réalise un portrait émouvant à la craie noire, rouge et blanche, plume et encre de Chine sur papier beige, qui mourut jeune de la peste, il se maria ensuite avec Hélène Fourment, l’une et l’autre lui servant de modèles. Echo de sa vitalité débordante, la femme est chez Rubens célébrée par une sensualité généreuse, une chair épanouie, une allégresse des sentiments exaltés par le feu et l’entrain de la touche, l’opulence des parures. On sait qu’il s’entoura d’excellents collaborateurs parmi eux les remarquables Frans Snyders, Abraham van Diepenbeek, Paul de Vos, Erasme Quellin afin de répondre aux commandes incessantes, tous chargés de tâches précises et répondant aux exigences de Rubens. L’éblouissant Antoine Van Dyck, avant de partir définitivement en 1632 pour l’Angleterre où régnait Charles 1er, entra aussi à son service, quoique plus brièvement.  

Celui que Delacroix appelait « l’Homère de la peinture » et qu’il copia régulièrement, laisse une œuvre particulièrement riche ainsi que le prouve tout au long de son magnifique ouvrage Nadeije Laneyrie-Dagen, professeur d’histoire de l’art à l’Ecole normale supérieure. Abordant les questions d’atelier, de style, les grands travaux, les missions à l’étranger, s’appuyant sur de un ample éventail d’illustrations de qualité, elle montre en effet combien Rubens, également graveur et sculpteur, de surcroît père attentif, ambassadeur actif, collectionneur avisé, d’une immense culture autant littéraire que philosophique, auteur d’une Théorie de la figure humaine, a été un maître absolu, lyrique et triomphant, magnifiant les simples choses et « apte à métamorphoser de médiocres humains en immortels ». Il se place bien au-delà du baroque, dépasse les bornes de son temps pour demeurer « l’un des plus singuliers artistes de l’histoire européenne ».

Dominique Vergnon

Nadeije Laneyrie-Dagen, Rubens, éditions Hazan, 320 pages, 180 illustrations, 26x31 cm, octobre 2017, 49 euros.

 

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