Le Corbusier, les clichés d’un architecte de soi

A la fin de cet ouvrage consacré à un côté moins connu de Le Corbusier, plusieurs pages de photos dont les auteurs sont pour beaucoup inconnus, montrent combien ce créateur de génie tenait à donner de lui une image simple, proche des autres, ordinaire en quelque sorte et en même temps originale, brillante, volontairement, ou presque, impérissable. 


Familier des grands de ce monde avec qui il discute librement, comme Albert Einstein en 1946, André Malraux en 1952, Nehru alors premier ministre indien autour de 1950, ou encore avec Picasso, Fernand Léger et Joséphine Baker, il apparaît également facile d’abord, parlant à des fermiers, plaisantant lors d’un carnaval, blagueur, ami des artisans et des pêcheurs, presque timide derrière ses lunettes rondes. Tour à tour sérieux, penché sur son travail, visitant un chantier, ordonnant, écoutant, il est toujours présent à l’instant, attentif à ce temps constructeur, en prise avec le réel, habité de projets. « Décorer ?...On ne décore pas…on anime…on apporte de l’âme, on anime un contenant, le logis, par le miracle de la couleur ». Profondément et superbement intelligent en somme, multiple et un, touche à tout éclectique, imprévisible dans ses idées et fidèle à cette vocation de bâtisseur qu’il a assumée défaut tout au long de sa vie. 


En révélant ces visages inédits de Le Corbusier, cette galerie de clichés contribue à façonner, agrandir, polir la statue de cet homme qui a fait entrer dans la modernité l’architecture, en a changé radicalement les concepts et les rapports avec la société et a relié avant les autres urbanisme et environnement. Sa vision révolutionnaire de l’emploi de l’espace a pu faire l’objet de critiques, souvent véhémentes, justifiées aux yeux des opposants au tout béton, de la « robotisation de la vie sociale », des structures à la chaîne, elle n’en reste pas moins le fruit d’une prodigieuse et singulière odyssée.


Certes il est loisible à chacun d’aimer ou non ces étonnantes réalisations « ambivalentes » qui ont bousculé les schémas habituels mais qui ont fait son renom, comme la chapelle Notre Dame du Haut à Ronchamp, la ville de Chandigarh au nord de l’Inde, l’immeuble Clarté à Genève, le lotissement de Lège, la villa Le Sextant, l’écluse de Kembs-Niffer sur le Haut-Rhin, et tant d’autres édifices, palais, pavillons, maisons, résidences, de l’Argentine à Tokyo, en passant par Alger et Berlin. Citons encore le couvent Sainte-Marie de La Tourette, ancré sur ses pilotis, inauguré le 19 octobre 1960 en présence de Le Corbusier lui-même, au sujet duquel il déclara : "Ce couvent de rude béton est une œuvre d'amour. Il ne se parle pas. C'est de l'intérieur qu'il se vit. C'est à l'intérieur que se passe l'essentiel."


Le propos de ce livre est de mettre en lumière la passion de Le Corbusier pour la photo, médium qu’il va au cours de son existence et de ses expériences utiliser avec adresse, inventivité, enthousiasme. La photo est un moyen privilégié pour lui de communiquer ses idées et de les rendre concrètes pour les autres. Dans ses mains, l’objectif se situe entre le crayon et le pinceau. Il s’interpose à côté de l’équerre, comme un autre instrument de calcul et de mesure entre le monde et son regard. Les pages du Carnet n°1 d’août 1954 - les carnets de la recherche patiente - témoignent du niveau d’études, d’essais inlassables, de rapprochements qu’il fait au préalable afin de parvenir à la cohérence et à l’unité du travail qu’il désire atteindre. Ils rendent compte de la tension qui est la sienne pour créer cette atmosphère de « cohabitation amicale, de répercussion d’une forme sur une autre, d’une surface sur une autre, d’une ligne sur une autre ». Ces mots traduisent toute la démarche de l’architecte, son esprit, sa marque personnelle et signent son œuvre d’un sceau particulier. Croquis, esquisses, notes éparses voisinent avec des clichés en noir et blanc pris en extérieur. Mais son « œil curieux » ne s’intéresse pas seulement aux structures, aux « ossatures » et aux agencements possibles des matériaux, des poteaux et des poutrelles, il observe aussi la nature dans son essence, les raisons cachées de ses effets, « les objets à réaction poétique », ce qui le conduit à des « associations symboliques » par exemple entre les marées, le sable, le vent. Avec sa caméra 16mm, il capte des images qui sont autant de mises en scène parfois surréalistes mais plus encore des tableaux à petite échelle évoquant des reliefs de soleil et des creux d’ombre, des stries blanches et noires, des nappes d’eau frémissantes, véritable suite de carrés abstraits et de vues futuristes où circule des phénomènes que Le Corbusier aime approcher. Il pratique aussi le photocollage, réalise la couverture du livre « Des canons, des munitions ? merci ! des logis …svp ». Chez lui, la synthèse entre de nombreux facteurs contraires semble se faire spontanément, ce qui n’exclut pas un intense labeur innovant, résultat sans doute de sa formation classique et de sa capacité à absorber et transformer de nouvelles propositions. Dans le bureau de son appartement de la rue Jacob à Paris, il y avait une vue du Parthénon et une de la villa Albani, il avait vu Sainte Sophie et la tour de Pise, autant de références magistrales qui ont imprégné sa pensée. Cependant, résolument tourné vers le futur, il écrit, à la suite de son voyage aux Etats-Unis : « Voici des silos et des usines américaines, magnifiques prémices du nouveau temps. Les ingénieurs américains écrasent de leurs calculs l’architecture agonisante ». Le Corbusier, assumant l’héritage du passé s’affirme ainsi un théoricien éclairé orienté vers l’avenir. Certes orgueilleux et autoritaire, soucieux de faire valoir son ingéniosité, Le Corbusier a utilisé la photo comme un moyen commode et agile de ne pas se faire oublier de la postérité.


En décembre 1949, Lucien Hervé, alors photographe à France Illustration, se rendait à Marseille pour photographier le chantier de l’Unité d’habitation. Sa manière de rendre compte du bâtiment en cours d’édification touche beaucoup Le Corbusier. Lucien Hervé deviendra un de ses proches collaborateurs. Si un lieu et un nom sont demeurés fameux et immédiatement identifiés à l’architecte, c’est bien celui de La Cité Radieuse à Marseille.


En définitive, la carrière de Charles-Edouard Jeanneret, que l’on connaît sous le nom de Le Corbusier, semble n’être qu’ascension et réussite. Malraux en lui rendant hommage, le 1er septembre 1965, dira qu’il a tenu un « langage millénaire ». Voyageur, homme d’affaires, écrivain, dessinateur, acteur, décorateur, conférencier, poète, reçu deux fois Docteur honoris causa à Zurich, Le Corbusier est certainement une des figures dominantes du XXe siècle. 


Admirable destinée, vocation entièrement engagée dans une immense aventure humaine, devenue planétaire ! Construire pour construire un nouveau mode de vie, bâtir « des machines à habiter » où les hommes pourraient trouver leur épanouissement. Trouver les bons points de rupture avec les traditions qui enserrent l’homme pour lui proposer une nouvelle conscience ? « L’architecture a pour tâche de conduire l’homme à une nouvelle vérité* ». Pari difficile, impossible? Rappelons le titre du film dans lequel il joua: « La vie commence demain ». N’était-ce pas là son programme et son but. Abondamment illustré, ce livre auquel ont contribué d’éminents architectes, historiens, conservateurs, dégage une fois encore la puissance, la sagacité, la perspicacité, en un mot l’exceptionnelle personnalité de Le Corbusier, mais en le rapprochant davantage et accessible au quotidien.


Dominique Vergnon


(*Uwe Bernhardt in Le Corbusier et le projet de la modernité ; la rupture avec l’intériorité ; Ouverture philosophique, l’Harmattan).


Ouvrage collectif dirigé par Nathalie Herschdorfer et Lada Umstätter, préface de Norman Foster, « Construire l’image, Le Corbusier et la photographie », plus de 300 illustrations, 23x28cm, Les Editions Textuel, octobre 2012, 256 pages, 45 euros

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