Patrick Grainville : d’Étretat à l’Académie française

Timidement, à vingt-neuf ans, auréolé de son prix Goncourt, Patrick Grainville laisse échapper une petite phrase qui sera son mantra, le socle de toute son œuvre, tournant le dos à l’autofiction, au nouveau roman, à cette mode qu’il savait n’être qu’éphémère et surtout source de mauvaise haleine, il ne voulait pas faire de la littérature mais creuser son sillon. Ce sera le roman épique populaire qui verra plus d’une vingtaine d’œuvres s’inscrire sur le tableau noir de cet élève brillant qui passa l’agrégation de Lettres à la Sorbonne tout en écrivant ses premiers romans.
Henry de Montherlant salua son style dès sa première publication, il y aura donc un à la manière de Patrick Grainville
Désormais confirmé par son élection à l’Académie française le 8 mars 2018.

Et c’est ce qui séduit d’emblée à l’ouverture de ce roman foisonnant, le style, cette lumière musicale qui donne tout le suc dans l’épure de l’histoire, ouvre les vannes de tous les ressentis, investit la volonté et vous cloue dans votre fauteuil même après minuit, une heure, deux heures…
Le temps n’est plus à combattre, vous êtes ailleurs, sur cette côte normande qui a vu grandir le jeune Grainville, natif du Calvados - on comprend cet amour de la région, la floraison de détails géographiques qu'il nous présente, lui qui arpenta chemins et sentes du bord de mer par toutes saisons. Nous voilà plongé dans l'atmosphère de la plus belle époque où nous allons côtoyer et vivre en présence de Monet, Boudin, Maupassant… ou Offenbach qui habitait la villa Orphée, au sommet de la ville.

Votre guide est un jeune homme rescapé de la campagne d’Algérie, orphelin qu’un oncle a mis à l’abri du besoin, qui vit dans une maisonnette sur les pentes escarpées d’Étretat, et qui s’adonne à la plaisance avant l’heure à bord de La Petite Julie, un voilier qui aura un jour un drôle de passager : Claude Monet qui s’invite à bord pour appréhender le site de l’autre côté, celui de la mer. Voir la falaise d’Aval s’allumer au coucher du soleil, le Trou à l’Homme perforant la masse crayeuse, les têtes des Trois Demoiselles pointer devant l’abrupt de la valleuse verte de Jambourg… Car il a un problème Monet, outre le temps qui lui joue des tours et le laisse râler sans rien changer, il y a Courbet qui peint dans le brut, en gros plan, ces fameuses falaises, et il lui faut trouver autre chose, une autre manière de montrer. De quoi contrer l'ogre. Car Courbet l'impressionne, il a le verbe haut : Moi je fabrique de la chair pour de bon, farouche et puissante, avec du sang dedans.

Et le voilà, épaules voûtées, soudain, les poings sur les hanches, calé sur les galets qui prend une décision folle : il décide de s’attaquer aux vagues, et quelle série ! La vague c’est un tigre qui rit ! écrit-il à Victor Hugo.
Qui n’a pas vu la rétrospective Courbet au Grand Palais en 2008 ne sait combien ces Vagues sont exceptionnelles : la voilà, seule, ciblée en son centre, qui gonfle sa crinière de Méduse, livide, sulfureuse sous un ciel qui bouillonne comme des mottes de glèbe. La vague culmine, c’est un monstre, on devine ses yeux noirs, son bec de pieuvre jaillissant de cet horizon fixe et claire qui capitule devant le couperet d’écume.
 


Et quand ce n’est pas Courbet, se sera le futur Pissaro ou Boudin le parrain de Monet, à Rouen ou Fécamp, eux qui possédaient le génie du charbonnement métaphysique de la création, ce grain rude que Monet, justement, allait pulvériser dans la lumière hallucinée…

Ce grand roman est un extraordinaire périple qui va d’une hallucinante description de l’enterrement de Victor Hugo aux Meules de Monet, de la défaite de 1870 à la Première Guerre mondiale, peuplé de mille facettes littéraires et picturales, tourbillon qui nous rappelle combien ce XIXe siècle fut détonant. Car si l’Histoire retient quelques grands traits, tout n’est que détail, et c’est ici que Patrick Grainville entre en piste avec sa foison de touches, à la manière des grands maîtres, il distille anecdotes, peint les conversations quand il ne les invente pas, mais après tout, la vie n’est-elle pas le fruit d’une succession d’inventions ?

François Xavier

Patrick Grainville, Falaise des fous, Seuil, janvier 2018, 642 p. – 22 €

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