Perrine Le Querrec : le feminin comme tâche

                   

Jeanne L’Étang est un cas d’école. Bâtarde, fille d’une femme considérée elle-même comme folle, elle passe les premières années  enfermée dans les combles d’un appartement parisien. Mais lorsqu’elle s’en échappe elle se retrouve enfermée à la Salpêtrière puis dans une maison close. Ces trois lieux définissent son destin. Du monde elle ne connaître rien d’autres. Elle percevra Paris à travers ces murs et aussi ses clients au bordel (Degas), ses docteurs (Charcot, maître des hystériques de la Salpêtrière, Freud, son assistant éphémère). Sa vie se partage donc entre luxe et misère, vices et luxures, tache et tâche. La « folle de ces logis » apprend sur le tas les codes et les silences des trois exils de l’individualité.


« Jeanne L’Étang » est certes une fiction, un livre ivre de mots. Mais pas n’importe lesquels.  L’auteur s’est plongée dans les archives de l’Assistance Publique et dans diverses bibliothèques parisiennes afin que ce roman de mots poursuive le lecteur d'un tel « fantôme ». Les vocables dans leur abstraction ne le dispersent pas, bien au contraire ils rameutent Jeanne et prouve, loin évidemment de toute nostalgie, comment le corps social fait des ravages sur une femme prisonnière de milieux pour le moins sombres. Remonte un univers particulier venu d’un temps pas si ancien que ça et dans lequel louvoie sans cesse une forme de volupté et de douleur à la « croisée » de divers « impossibles » puisque la femme est considérée comme faille plutôt que présence.


L’écriture joue donc le jeu du désir pour en disposer autrement et afin que l’auteure se voit être une autre et elle-même dans le miroir des mots.  A ce point la littérature n'a pas besoin d’autre but ou de justification que ce qu’elle est par sa forme et son propos. Au bout de son chemin reste l’errance que Perrine Le Querrec propose. Elle ne renvoie pas à un fantasme  de réalité mais introduit une débandade. Attendre le ciel ou l'enfer ? Qu’importe ! Reste le rebut et le rébus inéliminable de l'être qui lutte contre « L’humanité qui aime s’ôter de l’esprit les questions d’origine et de commencements » (Nietzsche – Humain trop humain). L’auteur fait remonter les images les plus sourdes dans une machinerie obscure. Il convient de s’y abandonner car cette machinerie fore des trous dans le tissus social afin de montrer comment ça passe et ça ne passe pas. Il y a  ce trou et ce trop de mémoire. L’œuvre nous renvoie au silence collectif et à son inconscient.


Jean-Paul Gavard-Perret


Perrine Le Querrec , « Jeanne L’Etang », Editions Bruit Blanc. « L’Excédent », Editions Littérature Mineure, Rouen, 8 E.

 

Sur le même thème

Aucun commentaire pour ce contenu.