"Oh…", de Philippe Djian : si forte et si faible héroïne !

Le grand Djian est de retour : même si Vengeances était de très loin au-dessus de 90% des livres publiés en France, il y avait un petit quelque chose qui l’éloignait d’Impardonnables et d’Incidences dont la toute dernière phrase nous avait littéralement cloués sur notre siège. Ici, c’est du même tonneau, sauf que cela survient dix pages plus tôt, mais le coup sur la tête est tout aussi déterminant. Il les faudra bien d’ailleurs ces dix pages pour s’en remettre, et l’ultime dialogue parachève le feu d’artifice. Car il s’agit bien d’apothéose après un périple au long cours où l’on aura marqué à la culotte des personnages saisis dans leur compromission toute de lucide beauté. À commencer par Michèle, la narratrice, productrice indépendante, quadra divorcée qui maintient tendu le dernier fil qui la retient entre son ex pris dans les rets d’une (très) jeune femme et son fils, qui s’est mis dans la tête de reconnaître un enfant qui n’est pas de lui. Elle culpabilise en entretenant une liaison secrète avec le mari de sa meilleure amie, qui est aussi son associée depuis plus de vingt ans, tout en espérant que son corps lui procure encore quelques frissons... Et tente de raisonner sa mère qui veut se remarier avec un gigolo à soixante-quinze ans ! Las, ce tourbillon de la vie moderne qui noircit chaque case de son emploi du temps ne lui laisse guère le loisir de savourer quelques instants de calme dans sa grande maison, sur les hauteurs de la ville, en câlinant un jeune chaton… car un individu s’introduit chez elle et la viole.

 

Saupoudré de morceaux de musique toujours aussi bien trouvés (qui finissent généralement sur votre playlist – on vous laissera le loisir de les découvrir), le récit file, Aston Martin sur route détrempée, mais n’oublie pas de prendre son temps lorsque le panorama invite au recueillement. Aussi, on s’amuse toujours autant à se remémorer les hurlements d’orfraie de Pierre Lepape (sur une demie page du Monde des livres, tout de même !) lorsque Gallimard accueillit Philippe Djian (Sotos), en 1993, sous prétexte qu’il massacrait la langue française (sic). Démontrons le contraire avec l’usage de ce si merveilleux imparfait du subjonctif (qui d’autres à part Philippe Djian, Alain Fleisher ou Richard Millet l’utilisent encore ?) : « Il était souvent advenu, par le passé, que nous ne dussions qu’à notre seule union de nous sortir d’une passe difficile ou tout simplement de nous tirer d’affaire et rien n’indique vraiment que tout va devenir plus facile à partir d’aujourd’hui. »

 

Les formules magiques crépitent dans l’âtre, c’est bien un feu d’enfer qui nous dévore de l’intérieur que ce livre diabolique. Michèle ne laisse rien passer : « Ses seins ont la taille de ballon de handball. Je serais curieuse de savoir ce que Vincent en fait, cet imbécile. » Pas plus pour elle-même : « Je me vois sonner à leur porte avec un bouquet et un étui de macarons Ladurée. Peut-on vivre ce genre de situation sans perdre une grande part de son estime de soi ? » Et les descriptions s’habillent de poésie : « … les fanions défraîchis faseyent dans le ciel gris…» Bref, c’est un régal…

 

Mais au-delà du clin d’œil, il y a bien une empreinte unique qui n’est pas seulement due au style mais à la manière de raconter et (dé)montrer le tain du miroir de nos âmes compliquées. Un livre qui fait œuvre de salut public dans notre société à la pensée unique où nommer est déjà un crime… Ainsi, Michèle se remet assez bien de son viol, ce qui la perturbe d’autant plus qu’elle croit ressentir quelque chose en présence d’un certain voisin. Serait-ce lui qui aurait commis ce crime ? Lequel réveille d’autres souvenirs, certains douloureux mais la rapproche aussi de drôles de sensations que son corps lui signale. Est-ce donc ce voisin qui l’émoustille ou la perspective d’aller derechef se brûler sur le pic du profanateur ? Se tisse alors une relation ambiguë qui voit Michèle se perdre dans des stratagèmes de lycéennes et dépeindre les dessous de l’adage : oui, là où il y a de la gêne il n’y aura pas de plaisir. Et tous les coups sont permis dans ce jeu pervers entre adultes consentants. Difficile, très difficile à admettre, même pour Michèle qui en a vu d’autres depuis son adolescence à cause de la folie d’un père meurtrier d’enfants. Mais la reconstruction affective passe aussi par les émois du corps. Djian s’y est toujours attaché, de Zone érogène à Maudit manège, deux livres fondations de toute son œuvre ; et cela a toujours dérangé les grincheux de voir que cette boue, qui n’est pas gangue mais limon, nourrit des appétits licencieux qui aboutissent à révéler le meilleur de l’Homme…

 

Forte et faible, cette héroïne est l’étendard de toutes ces femmes victimes de la folie des hommes et qui parviennent à ressusciter, les voilà désormais vénérées sur un autel de papier.


François Xavier


PS - Ce livre a reçu le prix Interallié 2012.

 

Philippe Djian, "Oh…", Gallimard, septembre 2012, 237 p. – 18,50 €


Lire un extrait.

Sur le même thème

1 commentaire

Une chronique prophétique qui met à l'honneur la plume de Djian sacrée par l'Interallié :-) !!!