Djian, écrivain « genré » et fier de l'être

Depuis Zone érogène ou 37°2 le matin, pour les lecteurs attentifs, Philippe Djian a toujours eu à cœur de situer la femme au centre du récit : l’égale de l’homme, voire un peu plus. Ainsi, n’en déplaise aux bobos et autres lobbies de l’extrême gauche, voilà ici démontré qu’il demeure bien d’autres manières de célébrer la femme autre que l’écriture inclusive ou les directives ridicules sur le langage non genré, comme vient d’en pondre le Parlement européen, mais à chacun ses priorités…

La force des livres de Philippe Djian tient aussi par une phrase glissée dans le récit. Subreptice, elle arrache le vernis d’un possible consensus qui pourrait naître d’une incompréhension, d’une lecture distraite ; d’un personnage bi – et passif – qui n’en perdait pas pour autant son autorité (en ouverture d'un précédent roman) à l’affirmation que rien ne vaut une professionnelle – c’est comme dans tout, il ne dégrade ni ne rabaisse l’être humain à sa dépravation mais l’élève, au contraire, dans sa nature inégalée d’homme ou de femme aux pulsions animales, sexuelles, aux besoins triviaux, aux rôles naturels qui parfois brisent les barreaux sociétaux et moraux pour jaillir au grand jour. Oui, la vie, le destin, les Hommes sont inéquitables ; et c’est bien là l’enjeu…  

Voilà ici une belle brochette de personnages féminins hauts en couleur : la veuve Diana, qui émerge petit à petit tout en pratiquant la TS comme d’autres le tir à l’arc – avec modération mais une forte application – ce qui lui vaut la présence sous son toit de son jeune beau-frère, Marc, mi-ange gardien mi-amoureux et qui se refuse à l’admettre de cette rousse d'une beauté foudroyante malgré ses cinquante printemps  –  Marc, encore vierge malgré ses trente ans mais le coup de poing facile, surtout quand on le traite de pédé, ce qu'il n'est en rien ; Charlotte, la femme du maire, qui fume une herbe bio extraordinaire – et pas seulement pour chasser la douleur de sa prothèse ; Brigitte, la très jeune femme de Joël, l’associé de Marc, qui finira étranglée pour de mauvaises raisons ; enfin Denise, la pute au grand cœur qui n’aura pas un meilleur destin…
Le décès de Patrick avait déjà plombé l’ambiance de cette petite ville au bord de l’océan, Diana surnageant un jour sur deux dans son cabinet de dentiste telle la naufragée de cette Méduse émotionnelle à laquelle elle s’accrochait dans une volonté écartelée entre rejoindre son mari dans les limbes et tenter de rester parmi les vivants… Ce fragile équilibre sera brisé par l’arrivée inopinée de quelques sachets de poudre que la mer recracha un petit matin où Marc arpentait la plage. Les soustrayant au destinataire initial, voulant monnayer sa trouvaille il déchaîna les éléments, obligeant une bande de voyous à sortir du rang pour recouvrer leur bien.

C’est dans la noirceur du quotidien que la plume légère et aiguisée de Djian flirte le mieux avec l’art d’écrire. Aucun supplétif inutile, des décors primaires fortement ancrés dans l’image pour mieux ouvrir les espaces aux personnages. Quelques morceaux de musique en contrepoints et la météo complice pour peindre des duos à la justesse spirituelle à peine surjouée, afin de donner le ton. Comme dans tout bon opéra baroque, les voix portent le dessein du récit vers les apogées tout aussi loin que les dérives qui entraînent certains acteurs à commettre des gestes insensés, des actes irréparables… Complicité, amitié, amour : voilà trois degrés du tissu relationnel que les femmes et les hommes n’appréhendent pas de la même manière, et de ces lectures divergentes naissent les pires drames de l’existence.
Pour les narrer sans pathos ni guimauve, sans ridicule ni caricature, il faut un sacré talent, un style inimitable ; encore une fois totalement addictif dès la première page, avec cette pratique de la simplicité dans le positionnement des dialogues, sans tiret, non par soucis d’esthétique mais de musicalité, de mouvement dans le déroulé de l’action…

Nouvel opus de la saga Djian lu d’une traite, comme il se doit d’un grand millésime. Voilà bien un écrivain vivant qui mérite son entrée dans La Pléiade.

François Xavier

Philippe Djian, Les Inéquitables, Gallimard, avril 2019, 176 p.-, 17 €
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