Lire et relire Philippe Muray

Il est possible que lorsque tout le tintamarre sera passé, que la tranche de jambon de certain père incestueux se sera racornie sur son membre, que le brushing de certain disciple de Châteaubriant sera devenu obsolète pour cause de calvitie et que les confessions de jeunes filles du siècle ne susciteront plus que des bâillements, il est possible, donc, que le petit public résiduel s’avise que les décennies passées ont produit deux penseurs originaux, Philippe Muray et Pierre Desproges. On les avait pris pour des humoristes : la ruse est éventée, elle visait à ne pas les prendre au sérieux.   

 

Non, non, que les augures veuillent bien réprimer leurs trépignements : ce n’est pas un éloge des réacs qu’annoncent ces prédictions, mais simplement celui du bon sens ; on avait dit jadis qu’il était la chose la mieux partagée du monde ; or, il est en voie de disparition, sans doute parce qu’il a été sacrifié à une vision de la convivialité que récuseraient les orangs-outans, et que les Américains ont génialement résumée en trois mots : Be with it, « suis le mouvement », hein mec ? La réaction, elle, a été définie par la formule de Desproges : « Je préfère me faire chier tout seul que d’être heureux avec les autres. »

 

Philippe Muray (1944-2006) ne fut jamais « dans le mouvement » : anti-progressiste, anti-féministe, anti-moderniste, il fut donc taxé par les augures d’être un scrongneugneu, un réactionnaire évidemment et pourquoi pas un névrosé. Pendant quatre décennies, il distilla son bon sens à l’usage public dans des articles et une trentaine d’ouvrages qui exaspérèrent autant de monde qu’ils en enthousiasmèrent. Pour notre part, nous citerons L’opium des lettres, Le XIXe siècle à travers les âges, Exorcismes spirituels I et II, L’Empire du Bien et Le Sourire à visage humain, Ségolène.

 

Nous ne résistons pas à l’envie de citer ces lignes de La colonie distractionnaire, paru dans L’Idiot international, publication regrettée : « …l’étron disneylandesque n’est que la cerise sur le gâteau de merde de la liesse planétaire. Nos nouveaux maîtres  de droite, comme de gauche, dans le fond de leur âme, s’appellent tous Mickey ou Minnie. »

 

Muray n’était pas que sarcasme : Le XIXe siècle à travers les âges vaut bien des histoires de la littérature française, l’acuité en plus et l’ennui en moins. Ce texte majeur dans l’histoire critique des lettres françaises et qui eût largement justifié l’élection d’office de Muray à l’Académie française, débarbouille, en effet, les écrivains de cet autre Grand Siècle de tous les poncifs cuits et recuits par des générations de cuistres. La pensée, comme toujours, y est servie par le style, qui passe de la caresse au coup de cravache dans des retournements soudains.

 

Et l’on y rit. Rire à une leçon de littérature ? C’est bien le prodige dont Muray était capable.

 

D’autres de ses livres constituent des témoignages sociologiques de première main, comme en eût offert le Roland Barthes de Mythologies s’il ne s’était engagé dans le sorbonnisme à la suite de Michel Foucault. On trouve plus matière à penser dans L’Empire du Bien, par exemple, que dans bien des textes inintelligibles de pontifes sur les sociétés contemporaines. Et surtout dans Le Sourire à visage humain, Ségolène, qui décrit et stigmatise une certaine passivité désormais de rigueur, une façon d’être « zen » ou cool – la coolitude eût dit certaine dame – afin de « positiver », c’est-à-dire de nier le réel, et reflète une nouvelle formule à la mode, « Comment ça va bien ? »

 

Certes, Muray fait rire quand il demande, par exemple : « Qu’est-ce qui advient quand un agent d’ambiance fait grève ? » Mais le rire qu’il déclenche parfois est plus efficace que l’invective.

 

Aussi l’ouvrage paru chez Pierre-Guillaume de Roux, Lire Philippe Muray, est-il particulièrement bienvenu dans ces temps où le discours public vacille entre l’insignifiance savante et la « peopolisation » de n’importe qui, c’est-à-dire la vacuité médiatique. Miracle : il est écrit par des universitaires, sous la direction d’un professeur émérite d’université, Alain Cresciucci, et il est, non seulement lisible, comme il convient au sujet, mais riche et plaisant. Laurent de Sutter, Guillaume Gros, Hubert Heckmann, Alain-Jean Léonce et Isabelle Ligier-Degauque disent chacun ce qu’ils pensent qu’il faut savoir de Philippe Muray.  C’est plus que réussi : c’est utile.

 

Gerald Messadié

 

Sous la direction d’Alain Cresciucci, Lire Philippe Muray, Pierre-Guillaume de Roux, octobre 2012, 287 pages, 23,50 €

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2 commentaires

La question est : a-t-on réellement besoin d'un professeur en retraite des universités pour lire Muray ?

D'autre part, dans votre premier paragraphe, parlez-vous d'Alphonse de Châteaubriant ou bien de François-René de Chateaubriand ? Faudrait choisir…