Médium ou l’empire de la folie

Plus grand que le plus grand royaume de tous les temps, au-delà des inspirations les plus folles d’Alexandre ou de Gengis Khan, l’étendue spirituelle s’infinie – puisqu’elle n’est pas assujettie à un repaire physique – et ouvre tous les possibles, même celui d’entrevoir un dialogue avec autrui, cet esprit d’ailleurs. Le « professore », le narrateur qui doit bien être, quelque part, un petit clone de Philippe Sollers, un jumeau de l’ancien S. qui conduisait les romans plus anciens, celui-là, donc, s’amuse à jouer à cache-cache entre Paris et la Sérénissime, le temps d’un week-end, de presque tous les week-ends et les vacances aussi, tous les prétextes sont bons pour céder à la tentation de Venise. D’autant qu’il sait où se cacher, loin des tumultes touristiques, dans les quartiers populaires parmi les vénitiens, là où la vie perdure malgré les assauts frénétiques des masses consuméristes qui détruisent au fil de l’eau la cité des doges…

 

Souffrant de lucidité chronique, il s’offre de longues marches le long du quai, le soir ; et lit beaucoup quand il n’écrit pas, convoquant Saint Simon ou Lautréamont pour se rassurer quand tout part à la dérive. Car il sait combien tenir le système de la Déraison est épuisant quitte à subir sa vision par l’entremise du miroir sans tain qui révèle la folie ordinaire. Cette « folie, de tout temps, [qui] ne pense pas, mais a une idée fixe. L’Histoire est un Mal, un grand mal, qu’il faut convertir en Bien. Ce Bien, de quelque nom qu’on l’appelle, doit régir le temps. La folie est absurde, inculte, ruminante et lancinante, mais elle est réglée pour corriger ses erreurs. »

Ainsi ses vassaux, les fous, ces nouveaux envahisseurs des médias, qui des journalistes aux philosophes, se posent en nouveaux surveillants, vomissant à longueur d’antennes ou d’articles le nouveau dogme. Ces intellectuels censés être au service des pauvres, mais qui le sont aussi des riches et donc s’affranchissent des préjugés, car la pensée n’en a pas, « elle est naturellement démocrate, sociable. Elle huile les rouages de l’être-ensemble, elle se réfère souvent aux gens, comme si cette espèce existait. »

 

Pourquoi transformer Pâques en « fête du printemps » quand, au contraire, on ne doit sous aucun prétexte, toucher aux autres religions ? Ne posez pas la question, vous seriez suspect. Et surtout ne vous avisez pas d’avoir des doutes sur la circoncision ou l’abattage rituel, vous seriez antisémite ou islamophobe… comme Voltaire (sic). Le monde dit culturel est désormais passé sous le contrôle total du marché, la littérature également : « On publie de plus en plus, ou plutôt on poublie. Aussitôt imprimé, aussitôt oublié. Les tweets, les blogs donnent à chacun et chacune la possibilité d’exhiber, en quelques mots, la folie normalisée. »

Quant au citoyen, il se complait à subir et applaudir avec son pouce pour liker le « taré [qui] incarne la folie courante, [et] fait de sa tare un produit de beauté. »

Au secours, n’en jetez plus, la coupe est pleine !

 

Ainsi l’exil vénitien s’impose-t-il au-delà de la logique de survie… ou Sils Maria pour les amoureux de la montagne. Ils sont si peu nombreux ces derniers remparts de beauté, clémence d’un lieu hors du temps… Et pour ce qui concerne Venise, vivacité de ses habitantes dont la fameuse Ada, la délicate masseuse qui, soudain devenue maîtresse puis amante, amoureuse, passionnée, propulse dans la gratuité des actes professionnels qui s’étirent dans le temps arrêté de la tendresse et des caresses, actes d’amour hautement symboliques et enivrants que le simple coït animal dont le « professore » est désormais lassé…

 

Il y a toujours une femme-lumière, une femme-guide, une femme-mère dans les romans de Philippe Sollers, manière de souligner l’importance première du lien cognitif entre ces deux espèces que tout oppose mais que l’attirance mutuelle d’une quête infinie du Beau rapproche.

 

François Xavier

 

Philippe Sollers, Médium, Folio n°5993, Gallimard, septembre 2015, 192 p. – 6,40 €

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