Soulages. L’Œuvre complet – Peintures. IV. 1997-2013

Après trois premiers tomes parus aux Éditions du Seuil (1994, 1996, 1998), portant sur l’œuvre peint, de 1946 à 1997, soit un total de 1174 toiles, un quatrième volume s’imposait puisque Soulages s’est remis à peindre dès 1999 au rythme d’une trentaine par an ; mais en abordant des tailles plus importantes et de nombreux polyptyques, si bien que 370 nouvelles toiles virent le jour. Il y eut aussi le succès phénoménal de l’exposition du Centre Pompidou (octobre 2009-mars 2010) avec plus de cinq cent mille visiteurs, un record pour un peintre vivant ; succès qui s’est poursuivi à Mexico, Berlin, Lyon, Rome sans parler de l’ouverture du musée Soulages à Rodez, au printemps 2014 qui attira plus de deux cent cinquante mille visiteur dans l’année !

 

Il y a donc désormais 1544 toiles répertoriées, quatre livres qui donnent à voir l’œuvre dans son entier, catalogue raisonné accompagné d’un texte qui présente sommairement le développement de l’œuvre sur sept décennies. Et déjà pointe l’idée d’un tome V puisque… l’œuvre continue.

Les toiles ici présentées suivent un ordre chronologique strict. Soulages a, dès le début, adopté une forme d’intitulation qui lui est propre. Hartung numérotait seulement, Soulages donne comme titre de ses peintures sur toile le seul mot Peinture suivi des dimensions en centimètres de la hauteur puis de la largeur, puis une date.

 

Laissons les raccourcis aux journalistes de radios et télévisions et tâchons de ne pas enfermer Pierre Soulages dans le seul noir, même si mademoiselle Chanel nous a déjà démontré – et de quelle manière ! – que le noir est une couleur. C’est surtout la marque de l'absolu, de la transparence, de la transcendance… Tout ce qui attire un artiste, en somme.

Né à Rodez le 24 décembre 1919, Soulages choisit d’être peintre au début de l’adolescence lors d’une visite scolaire de l’abbatiale de Conques, dont l’espace architectural le bouleverse. En 1939, venu à Paris pour préparer le professorat de dessin, il court les musées et se piquant de passer le concours d’entrée des Beaux-Arts … le réussi ; mais refuse d’y aller quand il prend conscience du conservatisme qui règne en maître sur l’enseignement (sic).

C’est en 1946 qu’il peut se remettre à la peinture : il s’installe à Courbevoie puis en 1947 dans l’atelier de la rue Schœlcher dans le 14ème arrondissement … et les plus anciens Soulages du musée Fabre y ont été peints : ils sont d’ailleurs très représentatifs des deux modes principaux de la peinture sur toile de Soulages dans la première décennie de son travail.

 

Très tôt Soulages reçoit une reconnaissance internationale : il entra en 1947 sur la scène parisienne à vingt-sept ans (soit sept années après avoir fait le choix radical de ne s’adonner plus qu’à la peinture) ; et dès 1951 la Philips Gallery de Washington acquière une de ses peintures. Puis en 1952 c’est au tour du MoMA de New York, au MNAM de Paris et au Kunshaus de Zurich ; en 1953 au Guggenheim Museum de New York et à la Tate Gallery de Londres à la suggestion directe du sculpteur Henry Moore et du peintre Graham Sutherland !

Dès 1954, la Samuel Kootz Gallery de New York lui organise chaque année une exposition personnelle, ce qui fera de lui le plus américain des peintres français et lui donnera l’occasion de lier des amitiés avec De Kooning ou Rothko, notamment… Désormais ce sont plus de deux cents de ses œuvres qui sont présentes dans plus de cent musées du monde entier.

 

« J’aime l’autorité du noir, sa gravité, son évidence, sa radicalité. Son puissant pouvoir de contraste donne une présence intense à toutes les couleurs, et lorsqu’il illumine les plus obscures, il leur confère une grandeur sombre. »

 

Trop souvent, l’œuvre est présentée comme une mise en perspective du noir et l’étude de ses tourments… Mais qui doute désormais que le noir n’est pas dans la nature ? Car peindre avec le noir, nous confie Soulages, « c’est le moyen le plus véhément de faire naître une lumière, mais une lumière picturale, c’est-à-dire émanant de la toile, modulée par la nature et la qualité des contrastes qui l’ont fait naître ».

En 1999, à Graz, en Autriche, une exposition présentait une histoire du noir à travers les siècles, de la robe noire de l’impératrice Sissi au blouson noir de Marlon Brando dans L’Équipée sauvage, suite de pièces qui se terminait par une dernière salle consacrée à la peinture. À l’entrée il y avait le premier carré noir de Malevitch, puis tous les artistes contemporains qui avaient utilisé le noir : Bacon, Tapiès, etc. Le parcours se terminait avec le carré noir de Robert Fludd datant de 1617 à côté d’une grande toile de Soulages, car avec Fludd, c’est le premier carré noir de l’histoire de l’art et avec Soulages le noir n’est plus noir : il devient une couleur de lumière.

 

Et puis, soyons honnêtes : si l’œuvre de Soulages captive autant c’est aussi qu’elle se renouvelle, ce n’est pas une suite de toiles noires, c’est une quête effrénée de faire naître du sombre une lumière qui procure un émerveillement, une émotion particulière. « Poète de la lumière du noir », souligne Pierre Encrevé, « il attend d’elle chaque jour qu’elle le surprenne, il avance vers elle qui saura se révéler à lui dans l’exercice de la peinture. » Soulages est donc un guetteur, chasseur à l’affût du moindre reflet, éclat, rayon lumineux pour que l’impossible se réalise, que ce noir devienne, par le hasard d’un geste mille fois répétés, un miracle qui révèlera l’immense champ des possibles dans l’attendu d’un contraste provoqué…

Mais, ne vous en déplaise, Soulages a aussi peint quelques toiles… blanches.

« Non ?

– Absolument ! Le 11 mai 2006, pour être précis (vous la trouverez en page 179), elle appartient à l’artiste ; et une autre, le 21 mars 2012, qui est à la galerie Karsten Greve, à Paris (p. 387), et quelques bicolores dont je vous laisse le loisir de découvrir par vous-même… »

 

Extraordinaire ouvrage qui clôt (momentanément) l’inventaire et vous démontrera, en contemplant les magnifiques clichés, que noir est multiple, noir est mixé parfois avec bleu et marron, que ce noir si imparfait, finalement, puisqu’incapable d’être totalement absolu, se laissant séduire par la lumière, est le compagnon idéal pour plonger dans l’éther du temps. Carpe diem !  proclament les poètes, alors que chaque seconde consacrée à scruter l’infini enfermé ici le temps d’un tableau, vous redonne le goût de la légèreté, de la vitesse, du temps long, éternel, qui s’étendra encore loin devant vous, vous laissant le loisir de fouler le chemin, y aller, quelque soit le but, mais ne pas se figer. Quoi de plus important qu’une émotion provoquée ?

Laissez-vous séduire, laissez-vous emporter par l’alchimie de ces toiles. Bon voyage !

 

« Un jour je peignais, le noir avait envahi toute la surface de la toile, sans formes, sans contrastes, sans transparences. Dans cet extrême, j’ai vu en quelque sorte la négation du noir. Les différences de textures réfléchissaient plus ou moins faiblement la lumière et du sombre émanait une clarté, une lumière picturale dont le pouvoir émotionne particulier animait mon désir de peindre – j’aime que cette couleur violente incite à l’intériorisation. »

 

François Xavier

 

Pierre Encrevé, Soulages. L’Œuvre complet – Peintures. IV. 1997-2013, relié  toile sous jaquette illustrée, 245x305, plus de 400 illustrations, Gallimard, novembre 2015, 432 p. – 149,00 €


Le site officiel : www.pierre-soulages.com

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