Universitaire, écrivain, critique né en 1955, connu pour se battre contre les bien-pensants et les coteries littéraires qui ne savent que protéger une littérature creuse.

Retour en pays perdu, Pierre Jourde lecteur de son roman

À l'occasion de l'édition de la lecture de 
Pays Perdu par son auteur, rencontre avec Pierre Jourde, écrivain de l'intériorité et de la mémoire, qui donne à son texte si poignant une dimension nouvelle. 

Vous êtes vous-même critique littéraire, vous savez que le premier travail du critique est la lecture. Comment avez-vous abordé la lecture de votre propre texte, en avez-vous découvert des éléments nouveaux ?



Pierre Jourde. La lecture publique est un vrai plaisir. C’est interpréter sa partition, avec toutes les variantes qu’on peut y mettre. Enregistrer un ouvrage est un peu différent. Cela tient du marathon. Et on n’a pas le droit à l’erreur : trébucher sur un mot, se racler la gorge, faire des erreurs de rythme, souffler dans le micro. Sinon, on refait la prise. Mais c’est aussi passionnant, cette recherche de perfection. Pour ce qui est de la découverte d’éléments nouveaux, ce sont surtout les fautes que la lecture à voix haute permet de repérer : les petites redites, les impropriétés légères, etc. L’écoute de l’enregistrement, en revanche, ne me satisfait pas entièrement. Pour éviter l’excès de modulation, j’ai peut-être fait quelque chose d’un peu trop monocorde. 



Pierre Jourde enregistrant sa lecture de Pays Perdu

Monocorde ? c'est un voyage intérieur, c'est le ton du récitant, en tout cas pas monotone. À l'écoute, le lecteur attentif de votre oeuvre a pu « découvrir » de nouvelles sensations, des choses qui avec son propre ton lui avait échappé. Cela vous est arrivé aussi ?

Pierre Jourde. Il est vrai que je n’aime pas, en général, les lectures qui en font trop. La redécouverte d’un texte par le passage à la voix est une vraie expérience. Je travaille avec la troupe des Livreurs-lecteurs et nous organisons chaque année en novembre un festival de lecture à voix haute dans la salle des Cordeliers, à Paris, près de l’Ecole de Médecine (du 18 au 20 novembre cette année). Des textes que l’on croyait connaître semblent tout neufs. Leur violence y apparaît à cru. En ce qui concerne mon propre texte, je le connais un peu par cœur, mais il y a toujours, dans les coins, des nuances, des rythmes que la lecture fait ressortir.   




Cela fait quoi de lire son propre texte, au final ?

Pierre Jourde. C’est bon. C’est une incarnation. Les mots prennent chair, ils sont plus à soi dans la voix. On est dans le rythme, l’émotion. On voit si ça marche, ou pas. 



Si ça ne marche pas c'est trop tard ! cette expérience valide a posteriori pour vous le Gueuloir de Flaubert ? Vous allez lire vos prochains textes pour les mettre à l'épreuve ?

Pierre Jourde. Je les lis. Pas forcément à voix haute, mais je me les chantonne intérieurement. Pour moi l’écriture est avant tout une sensation rythmique. J’ai déjà enregistré certains de mes poèmes, je les ai lus en public avec une petite mise en scène, et je donne de temps à autre une performance avec un ami peintre et un ami pianiste, au cours de laquelle je beugle un condensé d’un de mes romans. Ça s’appelle Abois. On l’a joué au musée de Namur et aux rencontres d’Aubrac. Une pure jouissance.   



La parution initiale de Pays perdu a suscité beaucoup de heurts parmi les gens du village dont s'inspire le roman. La lecture a-t-elle réveillé des moments pénibles chez vous ou vous a servi de catharsis ?

Pierre Jourde. La lecture n’a rien changé à ce problème particulier, dans la mesure où ces « heurts » proviennent en grande partie de malentendus. Toutefois, l’oralité fait ressortir deux caractères de ce texte : d’une part, son incontestable violence, qui se perçoit moins à l’écrit. Ce qui se dit dans ce livre est très âpre. D’autre part, l’émotion. C’est un livre de deuil, et je n’ai pas pu lire ce qui concerne la mort de mon père sans que ma voix s’altère. C’est perceptible sur le disque.


Propos recueillis par Loïc Di Stefano 

Pierre Jourde, Pays perdu, Autrement dit, mars 2010, suivi d'un entretien exclusif entre l'auteur et l'éditeur, 24,99 euros

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