Images et individualités françaises

En 1882, Ernest Renan donnait une conférence à la Sorbonne restée célèbre et au titre toujours d’actualité : « Qu’est-ce qu’une nation ? ». On pouvait entre autres idées entendre que, selon l’écrivain, « une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis ».
Nation, du latin nascere, naître. Renaître surtout, à chaque tournant de l’histoire, dans la continuité et le renouvellement. Autour de cette notion de nation, tout s’agrège, des racines d’hier à la construction de demain, de l’impression d’appartenance individuelle que l’on peut éprouver au sentiment d’allégeance collective qui se ressent lors d’événements particuliers. La nation a une mémoire, celle-ci s’enrichit sans cesse.
Élaboration de l’esprit selon certains, sa réalité est cependant perceptible en chacun. Elle ne se mesure pas de façon tangible, elle ne se réduit pas à des dimensions géographiques, elle se fonde sur un socle autant culturel que spirituel. Elle se transmet, elle se défend, elle suppose la solidarité, une vision politique, des conceptions partagées. Bien qu’impliquant des frontières, elle dépasse les lieux et les arrogances locales. On se souvient peut-être de Blaise de Montluc (1500-1577) qui, dans ses « Commentaires » écrivait que « Nous qui sommes Gascons, en sommes mieux pourvus (de qualités) qu’autre nation de France ne peut être de l’Europe ». Le temps a depuis fait son œuvre. L’historien Fernand Braudel sera pour sa part, comme l’on sait, le défenseur de la « longue durée ». Il écrit qu’ « une nation ne peut être qu’au prix de se chercher elle-même sans fin… ». 

 

Au point de départ de cet ouvrage illustré par un choix d’œuvres en correspondance visuelle étroite avec les différents chapitres, un constat simple : des stéréotypes tenaces définissent la France, la caractérisent, la jugent, la déprécient et en même temps entretiennent notamment à l’étranger une réputation qui ne lui déplaît pas toujours. Et l’auteur de les prendre avec raison comme des guides utiles pour évoquer sous d’autres angles le legs des ancêtres, en analyser la pertinence, ouvrir avec d’autres clés les portes des siècles. La France terre de l’amour -longtemps courtois - avant d’être celle du libertinage, du chacun pour soi et de l’individualisme, de l’art de la conversation qui devient vite bavardage, des prétentions à l’universel au lendemain de la Révolution, de la primauté et de l’harmonie de ses paysages, de l’intelligence parisienne, autant de clichés qui sont aussi vrais que faussés, qui attirent les moqueries autant que les coups de chapeau des autres pays. 

 

Pour donner du sens à chacun des neuf thèmes qui s’emboîtent et se justifient en eux-mêmes, Thierry Grillet a donc sélectionné une série de tableaux qui éclairent étonnamment bien son propos. Car ces toiles peintes parlent plus fort que les mots, elles condensent les faits, elles entretiennent la souvenance. Des tableaux qui sont des leçons d’histoire, véridiques pour une partie, idéalisées pour une autre. Comme ils séduisent l’œil, ils circonviennent la pensée. Ils exportent vers des mentalités éloignées en quelque sorte une image décalée du pays sans avoir à recourir à d’interminables traductions.
C’est ainsi que se forgent les réputations, circulent les clichés, s’imposent des évidences qui appelleraient des correctifs ou des confirmations. On commence à comprendre et sans doute à aimer un pays quand on accepte de faire davantage que de le visiter en quelques jours. Il faut s’en imprégner au quotidien, se frotter à ses règlements, découvrir sa littérature, s’attabler avec les habitants des villages, parcourir les routes départementales. C’est à cette condition que se vérifient ou se dénoncent les stéréotypes.  

 

Les enluminures sur vélin tirées du Roman de la Rose, le magnifique portrait de Charles IX exécuté par François Clouet, celui de la mère Angélique par Philippe de Champaigne, la création de l’Académie des sciences vers 1666 telle que la restitue Henri Testelin, l’atmosphère triste et sombre des Adieux de Louis XVIII quittant le palais des Tuileries dans la nuit du 20 mars 1815 par Antoine-Jean Gros, l’instant du Baiser à la dérobée de Fragonard, ces monceaux de pavés blancs et gris qui érigent La Barricade, Commune de Paris par André Devambez, un peintre peu connu, le vallon silencieux au pied d’une colline de hauts arbres qui signale la Vallée d’Ornans chère à Courbet, les fumées bleutées qui montent sous la verrière tendue de fer de La Gare Saint-Lazare que signe Claude Monet, sont plus que des peintures, ce sont des témoignages directs, des yeux qui rendent compte d’un espace où l’homme a sa place, des reflets vécus d’une réalité qui contient et dépasse leurs auteurs.
On l’a dit et redit, la France vit « sous le regard du monde ».

Dominique Vergnon

Thierry Grillet, France, imaginaire d’une nation, 27 x 31 cm, 140 illustrations, éditions Place des Victoires, novembre 2018,  224 pages, 29,95 euros

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