Ame et immensité de la peinture russe

 

L’immensité de la terre russe, l’absence de frontières et de limites se sont exprimées dans la structure de l’âme russe. Le paysage de l’âme russe correspond au paysage de la terre russe : la même infinitude, la même absence de forme, la même recherche d'infini, la même largeur.
Né à Kiev, mort à Clamart en 1948, le philosophe Nikolaï Berdiaïev en quelques mots pourrait, dans une autre optique que celle de l’auteur, introduire ce bel ouvrage consacré à la peinture russe aux XIXe et XXe siècles, une longue période où l’histoire voit se renouveler et s’amplifier les convulsions sociales. De même l’art, particulièrement la peinture, qui voit se créer et se développer de nombreux courants esthétiques. Nostalgie, nature, immensité, dureté, foi, à l’instar de l’âme russe que Tolstoï analyse, critique et célèbre dans de nombreuses pages, les tableaux reflètent ces dimensions où la seule mesure vient des extrêmes.
L’Insurrection décembriste, la guerre de Crimée, la Révolution d’Octobre d’un côté, la création de l’Académie des Beaux-Arts à Saint-Pétersbourg en 1857 par Elisabeth 1ére, l’arrivée de nouveaux mouvements et de nouveaux courants, symbolisme, impressionnisme, Art Nouveau, abstraction de l’autre, sont les contrepoints marquant et inspirant des artistes qui ne manquent de puiser aux sources de leur terre. Toute œuvre d’art est l’enfant de son temps et, bien souvent, la mère de nos sentiments, écrit Kandinsky.

Laborieuse, douloureuse, poétique, fortunée et nonchalante, nomade et reculée aux confins de l’empire, toujours magnifiquement mise en formes, c’est au long de ce siècle et demi de tableaux rassemblés l’existence de tout un peuple qui se révèle. En d’autres termes, sous les yeux se déploie une culture riche et variée de par la profondeur et l’étendue de ses racines, se déroule une épopée à l’échelle d’une nation allant de l’Europe à l’Asie. Une existence manifestée dans la couleur, les princes et personnages ordinaires, les isbas et les forêts, les salons et les marchés, les villes où se découpent les clochers à bulbe et les plaines où s’aventurent les pionniers. Sous les pinceaux, il y a tout de cette infinie exubérance, de ces rêves et de ces conquêtes, repris selon une échelle la plus large possible de talents, de styles, d’approches, de reliefs et de sujets. Du classicisme au romantisme et à la modernité, en sept sections, en six langues, ce livre offre donc un vaste regard sur une peinture russe le plus souvent inconnue.

Peu de noms célèbres, sauf ceux qui ont conquis par la force de leurs propos un Occident ouvert à autre chose, par la volonté de lui montrer un monde ignoré, par une imagination révolutionnant les critères en place. Cette originalité est représentée par Aivazovsky, réputé pour ses marines écumeuses, Ilya Repin, Mikhaïl Vroubel, Korovin, Jawlensky, Malevitch, Bakst, des noms restés depuis au faîte de la peinture internationale. Les autres artistes, en dépit des émotions qu’ils suscitent et de cette réalité étrangère qu’ils éternisent sur la toile, ne sont pas ou sont guère connus du public. Mais leurs correspondances avec les grands auteurs devenus leurs compagnons dans l’acte créateur d’un patrimoine foncièrement russe, Tchekhov, Dostoïevski, Lermontov, Pouchkine, Tolstoï, Gogol, leur vaut une place dans le panthéon local, comme si textes et images avaient besoin de traduire d’une même élan ce tréfonds d’âme purement local.
On s’étonne cependant de ne pas voir les noms de Chagall, Soutine, Gontcharova, Ivan Choultsé, parmi d’autres ; sans doute pour l’auteur parce que ces artistes, certes d’origine russe, ont émigré et que leur gloire s’est construite hors de leur patrie.

La steppe, le dégel, le violon, le boyard, le traineau, la liesse populaire lors du deuxième Congrès du Kominterm, une brocante à Moscou, les bateliers de la Volga, le froid sibérien, les villas de Crimée, le vendeur de kvass, les thèmes sont tous là qui racontent les coutumes et les faits, qu’ils soient politiques, sociaux, géographiques. Car souvent les peintres russes partent en voyage vers Venise, le sud de la France et Paris ou vers l’Orient. Mais comme attirés par le sol natal, ils reviennent vers l’hiver, les légendes du passées, Novgorod, le Dniepr. Le lecteur voit ainsi défiler les œuvres d’Isaac Ilyich Levitan, Konstantin Yegorovich Makovsky, Arkip Ivanovich Kuindzhi, Vasily Ivanovich Surikov, Piotr Ivanovich Petrovichev, Filipp Andreyevich Malvayin et beaucoup d’artistes qui signent avec passion et talent leurs affections et leurs allégories. On verra de beaux portraits, ceux de Moussorgski, Rimski-Korsakov, Maxime Gorki, un de ces écrivains qui ont décrit les journées d’hiver, quand le froid saisit et fige les rivières (Débarcadère d’une ancienne ville russe en hiver de Gorbatov), les soirées d’été quand les floraisons illuminent longtemps les champs (Au verger de Kustodiev), les relations familiales (Le choix du trousseau de Makovsky), les jeux des enfants (Jeunes garçons pêchant de Bogdanov-Belski). Des pages qui valent un voyage dans un temps révolu et mais demeurant vivant.   

Dominique Vergnon

 

Daniel Kiecol, La peinture russe, 1800-1945, 480 illustrations, 290 x 310, éditions Place des Victoires, septembre 2019, 528 p.-, 39,95 €

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