"Barack Obama, la grande désillusion", sous le masque

L’élection présidentielle américaine de 2008 fut l’objet d’une véritable transe planétaire, d’une communion médiatique autour de Barack Obama, messie dont la moindre apparition suscitait l’enthousiasme des foules, en Europe et particulièrement en France. Quatre ans plus tard, à la veille d’un scrutin qui s’annonce décisif pour l’avenir politique du président américain - dont la réélection est incertaine -, sonne l’heure du bilan. André Kaspi, spécialiste de l’histoire américaine et auteur d’une biographie remarquable de Franklin Roosevelt, se livre à l’exercice et le titre annonce la couleur, c’est le moins que l’on puisse dire…


Storytelling


Obama, c’est un avant tout une histoire que ce dernier et son équipe de conseillers ont su brillamment mettre en valeur et vendre au public américain d’abord, et au monde entier ensuite. Dès le début de son ouvrage, André Kaspi démontre combien, après l’antiaméricanisme des années Bush jr, l’opinion mondiale - et française - a adhéré au storytelling « obamesque » : afro-américain d’adoption (puisque ne descendant pas d’un esclave), métis, ouvert sur le monde car ayant vécu en partie à l’étranger, travailleur social à Chicago, intellectuel, Obama a séduit la planète. Sans parfois faire beaucoup d’efforts : il n’a par exemple jamais accordé une importance cruciale à l’Europe. Kaspi montre en creux finalement ce que cette passion pour le président américain révèle de notre ignorance collective des mœurs et de la civilisation américaine. Par exemple, il note combien le mot « socialisme », assez banal sur le vieux continent, relève du registre de l’insulte - d’ailleurs largement utilisée par le tea party et les républicains pendant le débat sur la réforme de la santé.

 

Un bilan contrasté


Le bilan donc : force est de constater qu’il est imparfait, même si bien sûr Obama a été élu au moment de la plus grande crise économique depuis 1929. Sur le plan intérieur, il a réussi à faire voter une réforme de la santé - mais en renonçant à l’option publique. Son plan de relance de l’économie a réussi à sauver les meubles en 2009, au prix d’un accroissement des déficits publics - notons également que ce plan fut jugé insuffisant par des économistes de renommée mondiale, tels Paul Krugman et Joseph Stiglitz, car Obama a tenu compte des objections des démocrates conservateurs et du parti républicain. Une loi sur la régulation financière a été votée également, mais sera-t-elle suffisante pour pallier les mauvaises pratiques en cours à Wall Street ? On peut s’interroger sur la présence auprès du président de nombreux conseillers issus de banques d’affaire comme Lawrence Summers : étaient-ils les mieux placés pour réformer une économie financière dont ils avaient tant profité ? De plus, Obama a bénéficié - l’auteur ne le dit pas - du statut de monnaie de réserve du dollar et des facilités offertes par la FED à travers les trois quantitative easings. Le monde a été inondé de dollars, la FED rachetant également des titres de la dette américaine pour éviter une panique sur les marchés financiers, surtout après la polémique sur le relèvement du plafond de la dette pendant l’été 2011…


Au plan extérieur, Obama a reçu un cadeau empoisonné, le prix Nobel de la paix, dès le début de son mandat. Comment ensuite ne pas décevoir ? Si son discours du Caire a été bien reçu, le monde musulman n’a pour autant pas changé d’attitude. Sa main tendue à l’Iran a été un échec retentissant, comme ses efforts pour relancer le processus de paix israélo-palestinien. A son actif cependant, le nouveau traité de réduction des armements nucléaires avec la Russie. Il a aussi été l’homme qui aura « neutralisé » Ben Laden - les scènes de joie spontanées au milieu de la nuit sur Times Square et ailleurs dans le pays à la suite de l’annonce de la mort de ce dernier sont là pour rappeler l’importance donnée à ce sujet par les Américains. Cet évènement souligne combien Obama est obligé de gérer l’héritage de son prédécesseur. Guantanamo, malgré sa promesse, n’est pas fermée. Le cas échéant il n’hésite pas en cas de nécessité à pratiquer l’unilatéralisme : les frappes de drone au Pakistan, plus nombreuses durant son mandat que sous ceux de Bush Jr, réalisées sans accord ni consultation préalable, en sont un bon exemple.


Un leader indécis


Sans verser dans le registre de l’attaque personnelle, André Kaspi remarque fort intelligemment dans sa conclusion qu’Obama est un juriste. Ses discours sont parsemés d’expressions comme « d’une part », « d’autre part ». Obama se conduit en juge et prend le temps d’écouter chaque partie avant de trancher, après avoir recherché la solution la plus juste, la plus consensuelle. Son comportement durant l’élaboration de l’Obamacare en est la meilleure illustration. Son problème est qu’il gouverne dans le cadre d’une constitution qui donne la meilleure place possible aux contre-pouvoirs - congrès, Etats fédérés, lobbys -, mais dans une société devenue très conflictuelle, un peu comme dans les années trente. L’Amérique est en crise et a besoin d’un leader certes capable d’écouter mais surtout de prendre des décisions fortes. Or le défaut d’Obama, relevé par nombre d’observateurs, est d’avoir du mal à en prendre. Il a souvent été comparé à Roosevelt. Ce dernier n’avait pourtant pas hésité à affronter les juges de la Cour suprême, qui avait censuré nombre de mesures du new deal, et avait pris l’opinion à témoin et fait voter des lois qui avaient suscité l’ire des conservateurs, comme la social security. Ce défaut se retrouve également en politique étrangère, où Obama a par exemple renoncé à forcer la main au premier ministre israélien Netanyahu sur le gel de la colonisation.


Un autre ouvrage est sorti sur Obama, de la plume de Jacques Portes et qui témoigne a contrario de la fascination persistante exercée par le président américain sur les intellectuels français. Jacques Portes insiste sur la réforme de la santé et le crédite de son rôle « positif » pendant le printemps arabe, qu’il a pourtant plus accompagné que suscité. La comparaison entre les deux livres montre à quel point la démarche critique de Kaspi, qui relativise l’action d’Obama, est plutôt rare en France. A cet égard, on notera en France le soutien quasi unanime des Français envers le président sortant : près de 80% des sondés à la veille de l'élection voteraient, s'ils le pouvaient, pour Obama. Contraste saisissant quand on sait que, depuis le premier débat, les sondages sont restés très indécis aux Etats-Unis, donnant tantôt un court avantage à l'un ou à l'autre des candidats.


La chance d’Obama en 2012 est d’affronter un candidat républicain, Mitt Ronmey, encore plus indécis. Romney, dont le père, républicain très modéré, affronta Nixon en 1969, adopte aujourd’hui des positions conservatrices sur les plans économiques et sociaux en contradiction avec son parcours - il a par exemple fait voter une réforme de la santé comparable à l’Obamacare quand il était gouverneur du  Massachussetts. Elu, il risque d’être l’otage du tea party - la présence de Paul Ryan sur le ticket républicain le laisse à penser -, ce qui peut faire pencher en définitive les électeurs indépendants vers le président sortant, malgré leur déception. Si Obama, dont la campagne cette année est loin de susciter le même engouement  qu’en 2008, est réélu, André Kaspi a raison de souligner qu’il devra changer de comportement. Car l’Histoire le jugera dès lors plus sévèrement que les électeurs ne l’auront fait.


Sylvain Bonnet


André Kaspi, Barack Obama, la grande désillusion, Plon, septembre 2012, 224 pages, 19 €

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11 commentaires

Les chiffres et les analyses continuent d'évoluer : l'effet "Sandy" a semble-t-il pleinement profité à Obama, qui reprend une marge suffisante dans les sondages. La dizaine d'Etats-clés devrait majoritaire basculer vers le camp démocrate. En lien l'article du Monde (qui reprend une infographie de NY Times), qui montre qu'Obama sera(it) favorisé par le scrutin. En attendant, c'est aussi la rapidité de la décision et l'absence d'irrégularités éventuelles qui doivent primer pour donner un nouveau mandat incontestable à Obama. La journée promet d'être longue, en tout cas.
L'article du Monde :

http://www.lemonde.fr/elections-americaines/article/2012/11/05/quels-sont-les-scenarios-probables-de-victoire-pour-obama-et-romney_1785593_829254.html

Nous serons fixés d'ici quelques heures. mais il semble bien qu'Obama l'emporte...

merci Sandy !

Sandy ? Une stagiaire de la Maison Blanche avec une petite robe bleue ?

Les américains sont face à un choix qui ne regarde qu'eux. Je ne peux que souhaiter que l'homme révèle des possibilités durant son 2e mandat (s'il l'emporte...), restées inconnues jusque là.

Disons que si ce choix les regarde, il intéresse tout le monde : il faut voir la presse nationale et internationale qui consacrent toutes leur une au sujet. Si Obama ne fait plus rêver comme il y a 4 ans, il fait encore vendre, tout comme son pays, dans une situation économique problématique, continue de dominer l'agenda politique international (la Chine elle-même, dont le 18ème congrès du PC commencera le lendemain de l'élection américaine, n'en pense d'ailleurs pas moins)

Nous y voilà donc, avec une élection moins serrée qu'on ne l'imaginait, tout du moins sur le résultat global. Quand on regarde dans le détail, on se rend compte qu'Obama gagne dans les grandes agglomérations et le long des frontières, et que les Républicains font le plein dans le reste du pays. Une tendance déjà présente depuis 2000, mais qui se renforce un peu plus. Pour preuve, une excellente série de cartes interactives publiées par le NY Times, sur lesquelles on peut comparer les résultats non seulement par Etat, mais aussi par "County", et sur lesquelles on peut aussi voir que les régions "républicaines" le sont encore plus aujourd'hui qu'en 2008. C'est la question de la reconquête du pouvoir (en tout cas de la présidence) qui va s'ouvrir aujourd'hui côté républicain (choix d'une ligne politique pour 2016) et de l'autre côté, pour les démocrates, va se poser la question de la cohabitation, notamment sur la question du déficit budgétaire. Les cartes du NY Times, donc :
http://elections.nytimes.com/2012/results/president

Bonjour Sylvain


Intéressant. On est heureusement revenus de "l'obamania".

Voici un article qui complète l'analyse de Kaspi du côté des Républicains. Ils ont perdu en grande partie par leur incapacité à vivre dans le temps présent, boostés par un "tea party" conservateur et peu représentatif de l'Américain d'aujourd'hui. Cela est quelque peu similaire avec la situation de la droite française de plus en plus radicale :

Hello,
Personnellement, bien que j'estime Romain Huret (auteur d'un très bon livre sur Nixon), je suis sceptique sur son analyse. Depuis la fin des années 60, le parti républicain subit une dérive à droite qui a marginalisé les modérés. L'échec de cette année va-t-il les amener à se recentrer? Trop tôt pour le dire, ça dépendra par contre comme il l'indique des élus du Sud...

Tu as complètement raison sur ce point. Depuis les années 60, le parti républicain est resté en panne sur le plan de l'analyse de la société, alimenté dans ce sens par l'illusion Reagan qui suivait un Carter falot et impuissant sur la question des otages en Iran, alimenté par le sentiment d'une victoire idéologique en 89 face au bloc soviétique qui s'écroulait, alimenté par les discours binaires de think tanks de plus en plus "neocons". Pourtant, en 2008, après la défaite de Cain, certains républicains avaient compris que le pays d'Obama n'était plus celui de J. E. Hoover. Ils misèrent alors sur Michael Steele mais d'un âne, on ne fait pas un cheval de course dit-on. La parenthèse a été vite fermée et l'influent tea party aux élections législatives de mi-mandat a affolé les barons locaux.

Il y a un paradoxe incroyable : ce sont les Républicains qui avaient ouvert la voie avec Powell et Rice. Et c'est le parti démocrate qui a empoché la mise. C'est assez ironique.