Les frissons de Philippe Lekeuche

En excluant de la poésie presque tout de ce qui concourt à la définir, en laissant place à une sorte de peau fuyante sur laquelle se déposent quelques stigmates Philippe Lekeuche s’interroge sur les conditions du gouffre en nous qu'on appelle être. Dans une technique du retrait, l'auteur hypnotise en  rendant la poésie propice à l’inscription du signe humain dont elle aspire à devenir le support tout en dépassant le langage admis.  
Pour faire éclater la cosse des pensées, le poète incise une trace insidieusement érosive. D’un côté elle appelle à perpétuer l’inscription du signe humain, mais de l'autre elle le tient comme en dehors afin de divulguer une trace aussi dense que presque effacée et qui fait du Feu sacré un étrange passage.
Signes parmi les signes d’un langage devenu sa présence et réalité, le poème entrouvre des ligne. Elles corrodent et émiettent l’étendue temporelle de l'être. Il y a là l’exaltation d’une béance mais aussi l’impénétrabilité d’une paroi. Chaque bribe est flagrante et nue. De la masse confuse d'une sorte de marouflage, il ne reste que les mots essentiels afin de concentrer l’énergie et matérialiser la violence de l'image. Tout l'art poétique de Lekeuche consiste donc à se rendre d’une certaine manière absent devant ce qui est le plus proche et le plus éloigné. D'autant qu'une telle recherche exerce sur l’esprit une fascination en parlant le corps. Lui-même est à la fois proche et étranger : il se fond avec la substance poétique qui le signale et le nie.

Jean-Paul Gavard-Perret

Philippe Lekeuche, Le feu caché, Éditions des Vanneaux, 2023, 90 p.-, 10€

Sur le même thème

Aucun commentaire pour ce contenu.