Tensions suspendues d'Albane Gellé

Nous valsons est à ce jour son livre le plus intéressant d'Albane Gellé par sa mise à distance de souvenirs. Ils portent en eux le poids du temps passé mais de celui qui  avance trop vite. Parfois le vent traverse l’atmosphère : ses bruits d'air cherchent passages précise l’artiste avant d’ajouter : je tu il nous très trop légers / et s'égratignent nos images de plantations.
Deux postulations s’opposent : l’exaltation d’une béance et l’impénétrabilité d’une paroi. Y échouent comme sur une plage verticale des images suspendues et arrachées au temps. De la masse confuse du marouflage des ans s'inscrit  ce qui est le plus proche et le plus éloigné de soi. Une telle recherche exerce sur l’esprit une fascination puisqu’il est devant un corps qui lui-même est à la fois proche et étranger : il se fond avec la substance même qui le signale et le nie. 
Proche de la disparition mais aussi de l’imminence d'un retour la poétesse désigne l’indéfini de toute attente et inscrit l’inarticulé qui dans la mémoire inconsciente demeure flottant, suspendu, assommé. Surgit le monde presque muet de l’injonction et de la résistance. La trace est ainsi une énergie incorporée mais aussi dissipée. Le plus récent comme le plus archaïque se confondent au sein de relations lacunaires.
Albane Gellé fait participer à une expérience intime. Toutefois elle n'a rien d'un déboutonnage égotique. Ses évocation sont autant les nôtres que les siennes. Et le nous qu'elle utilise n'est pas pour rien : dans le caniveau, nous attendons / Des trains dans de petites gares /En écoutant des uns des autres les promesses / Et les recommandations – nous / nous éloignons».  En quelques mots tout est dit des trajets de l’existence. Ils brisent le carcan de l’idée. Et c’est l’essentiel. 

Jean-Paul Gavard-Perret 

Albane Gellé, Nous valsons, Éditions Potentille, 2023, 46 p.-, 8€

Sur le même thème

Aucun commentaire pour ce contenu.