Colombe Schneck : La gloire de son père

Comment retracer la vie d’un homme quand celle-ci est emplie de silences, de non-dits, quand "on vient de pays qui n’existent plus ?" Livre après livre, Colombe Schneck dévoile des pans de sa famille, de ses parents morts trop jeunes, de son grand-père dont la mort devint un fait-divers national.

Ici, elle trace le portrait tout en finesse et en pointillés de Gilbert, son père, né sous une mauvaise étoile, dans la France des années 30 où les juifs étrangers étaient à peine tolérés avant d’être bientôt envoyés à l’Est, comme on disait pudiquement. Les grands-parents sont venus de Galicie, de Transylvanie hongroise, Max et Paulette forment un couple mal assorti comme il y en eut tant, mais Gilbert est leur joie, leur réconfort. Installés en Alsace, ils sont comme tous les autres de leur communauté envoyés en Dordogne.

Rafles, faux papiers, enfants cachés : l’auteure remonte la piste grâce aux archives car en France, dit-elle, "tout est écrit". Elle apprend donc les noms du préfet qui demanda à ce qu’on établisse les listes, de celui du menuisier qui installa les palissades autour desquels on enferma des familles entières, de celui qui prêta les automobiles, les bus pour transporter cette cargaison affolée. Sombre comptabilité et colère, soixante-dix ans après, contre ces hauts fonctionnaires, ces citoyens ordinaires qui sous Vichy obéirent sans états d’âme et profitèrent même de la situation.

Voilà pourquoi Schneck se dirige aussi vers les résistants, les Justes, ceux qui agirent dans le maquis de Vabre, dans le Tarn, en recueillant Gilbert et des myriades d’enfants et en attaquant l’ennemi. Sa description de ces hommes de bien qu’elle remercie en des mots fort touchants résonne forcément avec notre époque, avec ceux qui choisissent aujourd’hui d’accueillir les migrants.
Mais il serait dommage de ne voir dans Les guerres de mon père qu’une enquête de plus sur une famille touchée par la Shoah, sur des vies entières placées sous le signe du hasard, de l’exil et de la peur : glissant d’une époque à l’autre, Colombe Schneck dresse surtout le portrait de l’homme qui l’aima à un point tel que tous les autres en pâlirent en comparaison, un homme pour qui "elle est devenue la petite fille la plus heureuse du monde" afin d’apaiser ses démons intérieurs.

Car Gilbert cache des secrets, celui de son enfance et de la guerre dont il ne parle jamais, celui de son propre père, trafiquant, peu recommandable, qui aurait été assassiné par son amant et dont Colombe Schneck avait fait son premier livre, L’increvable Monsieur Schneck (prix Murat), mais aussi de sa double vie, une femme au Val de Grace, une maîtresse ailleurs à Paris...

Comment se remet-on de cet amour illimité, comment décide-t-on de braver l’interdit paternel et "de parler des choses qui fâchent" ? Comme l’Algérie, où le jeune Gilbert, tout frais sorti de médecine, assiste impuissant et effaré à la torture, à la déshumanisation d’une population et dont là aussi il ne dira rien ou presque, ne reniant rien de son humanité, de sa foi ni de la vie. Tous ces fantômes, ces suppliciés le hanteront au cours de sa courte vie. Gilbert s’éteindra en effet tôt, à 58 ans, son cœur aimant le lâchant.

En écrivant ce livre, Schneck qui admet l’avoir attendu pendant vingt-cinq ans, le fait revivre, lui dresse un autel de pages, un tombeau de papier qui nous permet à nous lecteurs de l’approcher, de le connaître un peu.
Et on lui en est reconnaissant.

Ariane Bois

Colombe Schneck, Les guerres de mon père, Stock, janvier 2018, 338 p. -, 20,50 €

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