Le jour d’avant de Sorj Chalandon : Descendre au fond du chagrin

C’est une famille où le père, Jean, cultive la terre à l’air libre, mais où le danger vient des sous-sols : Philippe Flavent, son frère, a été tué à 21 ans à la fosse n°3, victime d’un coup de grisou. Alors quand Joseph, le beau Joseph, le fils de Jean, le neveu de Philippe annonce lui aussi vouloir devenir mineur, personne chez les Flavent ne se réjouit. Tout le monde sait que les sous-sols de la terre tuent chez eux, de manière brutale ou insidieuse « quand on crache la mine qui vous dévore » sans plus pouvoir respirer.

Le narrateur ici est Michel, le frère de Joseph, celui qui admire tant son grand frère. Leurs virées en mobylette, si elles réveillent la ville endormie, sont parmi les meilleurs moments de sa vie. « C’est comme ça la vie », crie Joseph à qui tout semble sourire.

Chalandon n’a pas son pareil pour raconter l’entrée à la mine comme on part au bagne, la fraternité des hommes au charbon, les vêtements de travail hissés par leurs cordes comme autant « de pendus » et les outils d’un autre âge que les ouvriers se partagent.

On pressent dès les premières pages que l’histoire sera tragique.

En effet. Le 27 décembre 1974, 42 garçons restent au fond de la mine. Joseph, blessé meurt un peu plus tard. « Un enterrement de rien. »

Dévasté, condamné à une jeunesse sans Jojo, à une vie d’adulte sans la douce Cécile, qui s’est aussi éteinte dans leur lit conjugal, Michel fait le serment de venger son frangin.

Germinal revisité, Le jour d’avant raconte un temps déjà lointain, presque oublié, des terrils et de l’odeur âcre des cheminées du Nord, le temps où les hommes usaient leur jeunesse pour du charbon, en vivaient et en mouraient. Dans une langue magnifique, l’auteur de Profession du père nous émeut à chaque page par cette évocation puissante mais aussi par l’amour si grand entre deux frères.

Peut-on construire sa vie sur une légende ? La vengeance suffit-elle a apaiser le deuil ? A-t-on le droit de tuer par amour ? Autant de questions auxquelles cette fresque sociale a l’intelligence de ne pas répondre, mais nous laisse libres de décider en notre âme et conscience, comme le procès qui s’ouvre dans une seconde partie. « S’en fout la mort », finira par clamer Michel que le sort a frappé si durement. En dire plus sur ce beau livre promis à de nombreux prix serait criminel.

Ariane Bois

Sorg Chalandon, Le jour d’avant, Grasset, août 2017, 325 pages, 20,90 €

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