Résumé : Feu et Sang d’Ernst Jünger


Résumé : Feu et Sang d’Ernst Jünger (1925)

 

Que subsiste la capacité d’écrire, au plus profond de la guerre, voilà déjà matière à s’étonner.

 

Un écrivain est une membrane, il vibre quand on l’effleure. Il est des lieux de silence, et des silences intérieurs, tel que le moindre souffle peut en tirer une vibration audible. Dans ces déserts, l’écrivain perçoit et réagit aux plus légères variations de la vie et la mélodie qu’il en tire s’entend aisément.

 

Dans l’apocalypse d’une guerre, d’une guerre qui ne soit pas une drôle de guerre comme celle du Balcon en forêt de Julien Gracq, tout est à l’opposé de cet univers silencieux et sensible. Le monde devient vacarme, assourdissant, qui retire à l’esprit jusqu’à la capacité de penser. Que Jünger soit revenu d’un tel effroi avec les carnets qui donnèrent naissance à ses Orages d’acier, ou à ce Feu et sang qui en concentre un épisode fugitif et meurtrier, voilà en soi un miracle.

 

Et pourtant, il semble n’avoir été qu’éclairé par ce cauchemar qui transforma les campagnes ensemencées en paysages lunaires, où il n’était plus de labour que celui des bombes. Le retour des saisons, que l’officier Jünger croit déceler avant de remonter au front, est remplacé par une moisson journalière de morts nouveaux. La terre tant de fois retournée par l’explosion des bombes est meuble et les morts, enterrés pendant la nuit, sont exhumés par les obus à chaque reprise des tirs.

 

On s’étonne que le regard d’un écrivain subsiste encore quand la folie est déjà là, amie ou ennemie, et que le spectacle des murailles de feux ébranle par sa démesure. Le déchaînement de forces au-delà de l’acception humaine balaie toutes les ressources personnelles pour plonger l’homme dans des vagues de terreur, ou bien de fureur, par lesquelles il est emporté. Même l’homme aguerri par les années de bataille peut en une seconde n’être plus qu’un fuyard terrifié, pour une heure ou des jours, parce que la déflagration, le spectacle soudain de l’horreur, l’auront laissé empli de la vision au fond d’un cratère de « cet enchevêtrement de corps qui se tordent comme des amphibies dans un lac en ébullition, comme les damnés dans une vision dantesque ».

 

Dans le courage comme dans l’effroi, il n’y a plus d’homme mais des ondes de puissance dont la démesure projette les servants de la mort vers l’arrière ou l’avant, le choix humain est dépouillé de tout sens.

Comment se peut-il donc que ce corps dépouillé d’autonomie puisse encore, comme un sismographe ou une boite noire, enregistrer la terreur, la sauvagerie ou l’exploit, pour les restituer dans leur barbarie et dans leur poésie, réinterprétés par l’écrivain qui n’existait pas encore au moment des faits ?

 

Jünger au milieu de la guerre discerne la fin de l’homme : « Ici, l’époque dont nous sommes issus abat ses cartes. La domination de la machine sur l’homme, du valet sur le maître devient évidente, et un déchirement profond qui commençait déjà par temps de paix à ébranler l’ordre économique et social se manifeste aussi de façon mortelle dans les batailles. Ici se dévoile le style d’une génération matérialiste et la technique fête son triomphe sanglant. »

 

Pourtant, passé le déluge de feu, c’est tout de même aux hommes que dans Feu et Sang, sous-titré Bref épisode d’une grande bataille, il appartient d’aller occuper la position adverse.

 

Pourtant aussi, passé la guerre, c’est la gloire littéraire de Jünger qui l’emporte sur celle que les décorations militaires allemandes apportèrent d’abord à ce héros national. L’homme asservi à la machine a été effacé par l’homme qui s’est révélé plus grand qu’elle.

Au présent, la question demeure, alors que les combats ne cessent pas, ni en Irak, ni en Afghanistan, ni en Palestine à peine autrement, de savoir ce qui subsistera si un jour passe le temps des combats. Est-il possible, sur un autre ton que celui du journalisme qui flirte avec l’événement par amour des tirages, de redonner un sens, voire la mesure du non-sens, par la littérature, à ces jeux de bombes ?

La matière et la technique ont montré une nouvelle fois leur omnipotence, par un déferlement de déflagrations d’une puissance et d’une précision nouvelle, pour prouver qu’aux ordres de la plus grande puissance technologique et industrielle du monde, elles pouvaient tout. Ce que des contingents innombrables de combattants iraniens, soutenus par la supériorité numérique et par la foi, n’avaient pu faire en une décennie, faire tomber l’Irak, la machine de destruction de haute technicité américaine a pu le réaliser en quelques jours, ou s’en donner l’illusion.

 

Car au lendemain des bombes, avant même que ne retombe la poussière, les combats avaient repris et se poursuivent encore, depuis des années déjà, démentant la prophétie de Jünger qu’il consacra toute sa vie lui-même à démentir.

 

L’homme résiste étonnamment bien à la machine de guerre, parce que cette machine ne sert que la guerre elle-même et tant que dure la guerre, mais n’est d’aucune utilité pour faire ou vivre la paix. Seul l’homme reste, au bout du compte, la mesure du choix entre toute guerre et toute paix.

 

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Jünger mobilisé écrivait avec pour titre La Paix. Qu’écrirait-il aujourd’hui ou que pourrions-nous écrire, qui dépasse le pamphlet antiaméricain et fasse vivre réellement un espoir, qu’aucun outil technologique ne parvient à réaliser ni à empêcher de renaître.

 

La machine n’a pas écrasé l’homme, mais l’homme ne s’est pas fait meilleur que la machine. Il conserve cette capacité à croire en la guerre, qu’il soit du côté du plus fort ou du plus faible. Conquérant ou défenseur de la terre sur laquelle il combat, il s’effondre encore comme le Jünger du premier âge, avec sur les yeux « un voile [qui] descend sur la plénitude d’images colorées, terribles et merveilleuses de cette bataille qui, comme un rêve aux couleurs de sang sombre et de feu pourpre, avait soumis le cœur aux épreuves de l’abîme ».

Peut-être la Vieille Europe, et elle seule, a-t-elle commencé à tirer les leçons de son histoire. Elle semble avoir suffisamment souffert de ses dernières guerres pour avoir appris que le but de guerre ne vaut jamais ce qu’il lui sacrifie. Ce sont les leçons qu’après l’âge de l’exploit, un Jünger vieillissant décantait et partageait, comme une génération complète de poilus, un peu plus vite et avec un peu plus de succès, le transmettait à une France d’entre-deux-guerres qui avait perdu son goût pour la bataille.

 

Nous n’avons réussi à exporter cette sagesse tardivement trouvée sur aucun autre continent, pas même dans cette Amérique qui nous ressemble tant. Ah si jeunesse savait ! Ah si vieillesse pouvait ! L’adage s’applique aussi aux nations.

 

Quelle écriture aujourd’hui, en renonçant à la polémique qui permet d’être visible mais guère de convaincre, pourrait-elle porter ce message pour que nous ne l’oubliions pas et sachions le transmettre.

Existe-t-elle ? Est-elle audible ?

 

Tang Loaëc


 

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