Mémoires d'Outre-Tombe, de Chateaubriand : Analyse


Analyse : Mémoires d'Outre-Tombe, de François-René de Chateaubriand (1848)

 

Qu'est-ce que les Mémoires d'Outre-Tombe ? Ce sont les Souvenirs de la vie de Chateaubriand. Ils ont été le grand ouvrage de la seconde partie de son existence. Il en avait eu la première idée dès décembre 1803 à Rome, il en avait écrit certains fragments de 1803 à 1811 ; mais c'est en 1811 que, de son propre aveu, il en avait commencé la rédaction suivie dans sa solitude de la Vallée-aux-Loups, après l'affaire de l'élection à l'Académie française et du discours de réception, qui par ordre ne fut pas prononcé (il y blâmait certains actes de la Révolution) et lui valut la colère de l'Empereur et une demi-disgrâce. Interrompu plusieurs fois par les événements politiques et le rôle qu'y joue Chateaubriand, repris sans cesse, remanié, corrigé, complété jusqu'à la dernière heure, ce livre de prédilection est l'asile de sa pensée où, loin du monde et du bruit, il se retire, médite, interroge le passé, se prépare à l'inévitable, c'est-à-dire à la mort. S'il est vrai que « philosopher, c'est apprendre à mourir », nul livre n'est plus philosophique ; la pensée de la mort, du grand vide, du néant de tout le domine. « Je descendrai hardiment dans l'éternité, le crucifix à la main », dit-il à la dernière ligne de ces Mémoires. Belle image, qui n'est pas tout à fait dénuée de pompe et d'emphase et dont le plus grand défaut est d'être en désaccord avec l'esprit de l'ouvrage. Au fond, ce qu'exprime cette voix d'au-delà de la tombe, ce n'est pas tant la foi ardente et la noble confiance du chrétien dans son juge, qu'une sorte de mélancolie voluptueuse et désenchantée, le regret de la jeunesse, de l'amour et de la gloire, une résignation plus fataliste que chrétienne à la commune destinée.

 

Pourquoi ce titre romantique de Mémoires d’Outre-Tombe ? Chateaubriand n'avait jamais consenti, pour des raisons de convenances, à ce qu'ils fussent publiés de son vivant. On connaît les embarras d'argent qui l'avaient assailli toute sa vie et qui étaient devenus particulièrement cruels dans ses dernières années, sous la monarchie de Juillet, quand il eut donné très noblement sa démission de tous ses titres, renoncé à sa dignité de pair et aux émoluments qui lui étaient attachés et repoussé les offres brillantes d'un ministère ou de l'ambassade à Rome, que le duc d'Orléans avait fait briller à ses yeux. Il était perclus de dettes. Cependant les lectures des Mémoires chez Mme Récamier devant des auditeurs d'élite, avaient fait grand bruit ; les journaux avaient reproduit des fragments de l'ouvrage. Il n'eût tenu qu'à Chateaubriand de monnayer sa gloire et de publier immédiatement son livre. Mais, fidèle à ses principes, il refusa. C'est alors qu'en 1836, ses amis, émus de sa situation, décidèrent de fonder une société par actions qui achetait la propriété des Mémoires et s'engageait à ne les publier qu'après la mort de l'auteur. Elle payait en échange toutes ses dettes et lui assurait pendant sa vie une pension réversible sur la tête de sa femme. Le contrat fut signé le 25 mars 1836 entre Chateaubriand et le libraire Delloye, ancien officier de la garde royale. Quelques années après, en 1844, la société cédait au directeur de la Presse, Émile de Girardin, le droit de publier les Mémoires d'Outre-Tombe dans le feuilleton du journal, avant la mise en vente de l'ouvrage. En vain Chateaubriand protesta, refusa même quelque temps de toucher les arrérages de sa rente. Il dut se contenter d'une opposition toute platonique. Le 4 juillet 1848, il mourait ; le 27 septembre, le directeur de la Presse annonçait la publication des Mémoires et le 21 octobre paraissait enfin le premier feuilleton. Chateaubriand avait rêvé pour son livre d'autres destinées.

 

Sainte-Beuve l'a dit : la publication des Mémoires d’Outre-Tombe causa un immense désappointement. Il ne pouvait en être autrement. L'œuvre paraissait par fragments, hachée, morcelée ; la Presse mit près de deux ans à la publier. L'attention du public était distraite par des événements d'une importance exceptionnelle : on était en pleine révolution et les questions politiques et sociales occupaient tous les esprits. La réaction inévitable après la mort à l'égard de tout nom illustre se manifestait envers Chateaubriand, comme elle s'était manifestée jadis envers Ronsard, comme elle s'est montrée depuis envers Victor Hugo : c'est la revanche de l'envie et la rançon du génie. Sainte-Beuve lui-même s'est-il défendu de ce sentiment tout instinctif et humain. Gomme Ronsard, comme plus tard Hugo, Chateaubriand avait exercé de son vivant et dans ses dernières années une sorte de pontificat littéraire : il fallait faire expier sa mémoire. Sainte-Beuve qui en 1834 avait brigué l'honneur envié d'assister aux secrètes lectures, était bien aise de se décharger en public du fardeau de l'admiration.

 

Puis, il faut l'avouer, l'orgueil de Chateaubriand était immense ; était-ce même toujours de l'orgueil ? La vanité s'étale, et sans mesure, dans les Mémoires d'Outre-Tombe ; vanité littéraire, vanité politique, vanité amoureuse, souvent déplaisante : il n'est pas de fille d'auberge se retournant au bruit de sa voiture dans le voyage à Prague, dont l'auteur ne note avec joie l'accueil engageant et le sourire, et il a 65 ans alors ! Il a eu de beaux gestes dans son opposition à la tyrannie, en particulier au moment de l'exécution du duc d'Enghien ; mais fallait-il de soi-même se placer dans ses Mémoires sur un tel piédestal ? La postérité indulgente excuse ces petitesses en faveur du génie, elle ramène tout aux proportions véritables ; mais les contemporains, plus sévères, qui ont connu l'homme et ses faiblesses, se vengent après sa mort de la contrainte qu'ils se sont imposée pendant sa vie. De plus, on était dans un temps de violentes passions politiques, et ce livre n'était de nature à contenter aucun parti. Enfin le public, ce public qui lisait alternativement dans la Presse les Mémoires d'un Médecin d'Alexandre Dumas et les Mémoires d'Outre-Tombe, était déçu, comme il l’est toujours en pareil cas, comme il l'a été par les publications des Mémoires de Talleyrand, quand il attend de la plume d'un homme célèbre par sa vie politique ou ses aventures amoureuses des révélations inédites qui flattent son goût de scandale, et qu'il ne trouve à la place de ces mets de forte saveur que la réserve de bon goût et de bonne compagnie, la mesure, le tact et la décence avec laquelle il convient de parler de sa vie intime. Il faut avouer qu'en effet ces Mémoires n'ont point le ton « laquais » que Chateaubriand reprochait aux Confessions de Jean-Jacques Rousseau. Il a parlé de sa vie privée en gentilhomme d'ancienne France, avec le respect qu'il devait au lecteur, qu'il se devait à lui-même. L'homme qui écrivait à Joubert en 1803 : « Je n'entretiendrai pas la postérité du détail de mes faiblesses », a tenu parole. Comme il le disait encore, un cri de l'âme, un « gémissement sur lui-même » devait suffire à faire comprendre ces faiblesses. Mais ce n'était pas là ce qu'attendaient les lecteurs d'Alexandre Dumas mis en goût par la réclame tapageuse de la Presse, ils espéraient autre chose. Leur désappointement était plus élogieux pour l'auteur que n'eût pu l'être le plus bruyant enthousiasme.

 

La postérité a vengé les Mémoires d’Outre-Tombe de l'injuste dédain des contemporains. Car ce ne sont pas seulement les mémoires d'un homme et les confessions d'une vie : c'est l'histoire d'un siècle. C'est, comme l'a écrit Chateaubriand «l'épopée de mon temps », du temps le plus extraordinaire, le plus fertile en élévations soudaines et en catastrophes, dépeint par l'imagination d'un grand poète. Quelle vie est plus représentative que celle de Chateaubriand et, en un sens, plus « épique » ?

 

Les premiers livres de ces Mémoires, c'est l'enfance d'un pauvre petit gentilhomme, comme il y en avait des milliers en France, à la fin du XVIIIe siècle ; mais derrière ce petit chevalier aux chausses déchirées, batailleur, dénicheur de pies et fouetteur de lièvres, ce que nous apercevons c'est l'image de la vieille France, de ses mœurs et d'une de ses provinces, avant qu’elles ne disparaissent, emportées, englouties dans ce flot puissant, irrésistible du Temps, que les uns nomment décadence et les autres progrès. Simplicité, dignité, originalité des manières et de la vie, sévérité qui étonne et choque notre mollesse, telles sont les premières impressions que le petit chevalier a recueillies de son enfance et qui se sont gravées en traits ineffaçables dans son âme. Une galerie de personnages à tout jamais évanouis, qui eût enchanté, ravi un Balzac, parce qu'il y eût vu la véritable histoire qu'il regrettait de ne pas trouver chez les historiens : l'histoire des mœurs.

Toute cette vie de Chateaubriand est éminemment représentative de son temps. L'esprit aventureux du Breton et du Malouin, qui avait lancé sur la vaste mer tant d'autres de ses compatriotes à la recherche de pays nouveaux et de nouvelles aventures, le fait s'embarquer à son tour, moins à la découverte de terres inconnues qu'à la poursuite de cette chimère qui affole les cerveaux de son temps : le bonheur de la liberté primitive et de la vie sauvage. Et le voilà revenu pauvre d'argent, riche d'impressions et de souvenirs, quelque peu désabusé de ses niaiseries sentimentales. De retour en France (1792), c'est l'émigration qui commence. Le pauvre gentilhomme breton part avec son frère Jean-Baptiste pour offrir son épée à ces princes, oublieux et légers, non sans avoir fait auparavant un dévot pèlerinage au tombeau de Jean-Jacques Rousseau : quel contraste, et comme il explique l'époque !

 

Cette qualité représentative des Mémoires d'Outre-Tombe n'est pas moindre pour la période du Consulat et de l'Empire. On s'imagine avec quelque naïveté, d'après des mémoires célèbres, ou d'après les pages poétiques de Servitude et Grandeurs militaires (Alfred de Vigny) et de la Confession d'un enfant du siècle (Alfred de Musset), que toute la France de ce temps-là était aux armées et brûlait de s'illustrer sur les champs de bataille. On oublie trop aisément qu'il y avait une partie de la société, et non la moins distinguée, qui, par fidélité aux principes républicains, comme Mme de Staël et ses amis, ou par tradition monarchique, comme Chateaubriand, comme la famille de Vigny et de Lamartine, exécrait l'Empire et l'Empereur et regrettait ses victoires qui semblaient le gage d'un plus lourd despotisme. Chateaubriand nous représente à merveille cette société aristocratique qui, d'abord, avait été séduite par le génie du Premier Consul et l'espoir de restauration monarchique qu'il avait fait naître ; qui, ensuite, s'était éloignée de lui définitivement après le meurtre du duc d'Enghien et l'horreur qu'avait inspirée ce crime. Peu sensible aux grands événements militaires, dédaigneuse de la vulgarité des mœurs nouvelles, cette société, à peine rentrée de l'émigration, formait à Paris et dans les châteaux des environs des cercles de bonne compagnie, où l'on s'ingéniait à faire revivre le charme, la simplicité, l'esprit des réunions d'autrefois.

Dans cette atmosphère a été récrit le Génie du Christianisme ; là ce qu'il y avait de trop raide et de tendu dans le génie naissant de l'émigré s'est assoupli, adouci au contact de ces hommes de goût et de ces femmes aimables, qui ressuscitaient un âge disparu. C'est chose à peine croyable comme les pompes du sacre, le canon d'Austerlitz ou d'Iéna laissaient indifférents ou railleurs ces gens de bonne société. Ils avaient tort, sans doute ; mais tant de choses leur voilaient la gloire ! Tant de choses s'interposaient entre eux et ce monde nouveau, qu'ils ne pouvaient comprendre ! Ne l'oublions pas, Chateaubriand est l'homme de cette société. On l'imagine sans cesse juché sur un piédestal ; mais le Chateaubriand bon enfant, celui-là est le vrai Chateaubriand.

 

Sous la Restauration, sous la monarchie de Juillet, il symbolise à merveille ces deux forces qui se livrent dans son âme, comme dans la nation, un conflit douloureux et tragique : la vieille France et la nouvelle. Par tradition, par fidélité de gentilhomme, il est monarchiste, il défend la légitimité et l'héritier légitime ; par nature, par sentiment intime, par clairvoyance de politique et d'historien, il est le défenseur de la liberté et le véritable chef de l'opposition libérale sous la Restauration. « Je crois la monarchie finie. » Ce mot qu'il se vante d'avoir dit au roi, à Saint-Denis, après la nomination de Fouché, résume bien la pensée de Chateaubriand. Il explique la méfiance, la colère, la haine des ultra. On parla d'illogisme et de trahison. La Logique, heureusement, n'est pas ce qui gouverne les actions de certains hommes. Il y aura toujours une majorité imposante pour suivre, au nom de la logique, les conseils pressants de l'intérêt personnel.

Tel n'était pas Chateaubriand. Un principe a dominé sa vie tout entière de gentilhomme, aussi bien à l'armée des Princes qu'à propos de l'affaire du duc d'Enghien ou de la reconnaissance de la monarchie de 1830 : ce principe, c'est l’honneur. À ce principe, il a sacrifié jeunesse, fortune, les charges qu'il eût pu espérer sous l'Empire, celles dont l'eût comblé Louis-Philippe ; à tout il a préféré l'exil et la pauvreté. On ne peut douter de la sincérité d'un sentiment affirmé par tant d'actes ; mais il y avait en lui deux hommes : l'homme du présent et l'homme du passé. Il s'était constitué le chevalier servant d'une cause qu'il jugeait désespérée, et, n'étant pas de ceux qui abandonnent l'infortune, il mettait d'autant plus d'orgueil à la défendre qu'il savait le succès impossible. Il a entouré d'un pieux respect de gentilhomme et de Français l'agonie de la royauté.

Qui ne s'étonnerait, après cela, du singulier reproche que George Sand adressait aux Mémoires d’Outre-Tombe ? « C'est un ouvrage sans moralité. » Le mot de moralité, évidemment, n'avait pas le même sens pour l'auteur de Lélia que pour celui des Mémoires d'Outre-Tombe. Sans doute, on n'y trouve pas la « bonne grosse moralité qu'on aime à lire au bout d'une fable ou d'un conte de fées » ; mais il reste à savoir si c'est celle que l'on peut exiger des Mémoires, si c'est même la vraie morale. Il en est une autre, à notre avis fort supérieure : c'est celle qui place avant tout l'Honneur, cette « poésie du devoir», comme disait Vigny, qui ne s'incline jamais devant le succès et la force, devant l'immoralité triomphante et cynique, comme celle d'un Talleyrand, devant la gloire corruptrice, fût-ce la gloire d'un Napoléon, mais qui distingue en elle le génie qui élève les âmes et le despotisme qui les abaisse, celle enfin qui ne désespère jamais du destin de l'humanité, qui proclame sa foi profonde, indéfectible dans l'éternelle justice. Cette grande voix qui s'élève des Mémoires d'Outre-Tombe, ni George Sand, ni Sainte-Beuve qui l'approuve, ne l'ont entendue. Elle ne s'adressait pas aux contemporains ; elle parlait à la postérité plus reculée, à l'humanité.

 

Que dire après cela, des « inexactitudes » des Mémoires d'Outre-Tombe, ou, comme on le dit parfois, des mensonges de Chateaubriand ? Ces mémoires sont inexacts comme tous les mémoires ; ils ne le sont pas davantage. Il est très aisé de prendre Chateaubriand sur un point en flagrant délit d'inexactitude ; il est plus difficile de soutenir que la couleur des Mémoires d'Outre-Tombe en soit foncièrement altérée. L'auteur est très capable du péché de vanité et d'orgueil, et on le lui a assez reproché ; mais il a une sincérité, une droiture de gentilhomme, qui le rend incapable de mentir bassement et dans l'espoir de tromper la postérité. Sur toutes les grandes époques de sa vie, enfance, jeunesse, émigration, attitude sous le Consulat, l'Empire et la Restauration, il a bien dit la vérité autant qu'homme peut la dire. S'il n'a pas dit toute la vérité, dans quels mémoires la trouve-t-on, et pourquoi réclamer des Mémoires d’Outre-Tombe cette humilité que le monde n'a jamais exigée ?

 

Quant aux défauts du livre, ils sont trop évidents pour qu'on y insiste : manque d'unité dans la composition, les Mémoires ayant été écrits, abandonnés, repris, retouchés sans cesse pendant une période de trente-cinq années, intérêt parfois languissant des derniers volumes, hors-d’œuvre historiques comme cette admirable esquisse de biographie napoléonienne, qu'il faudrait regretter pourtant que l'auteur n'eût pas écrite, recherche excessive du style, tout cela est connu. Mais qu'est-ce à côté de l'incomparable valeur historique et psychologique, de l'élévation, de la sûreté prophétique de certains jugements, du talent du peintre qui fait vivre à nos yeux la plus merveilleuse galerie de personnages qu'on ait vue en ce siècle, et telle qu'elle évoque à la pensée le génie du peintre de la Comédie humaine ? Mais ici ce n'est pas Birotteau, Grandet ou Mme Marneffe qui défilent devant nous : c'est Napoléon, Louis XVIII, Charles X, Talleyrand; c'est Mme de Staël, c'est Mme Récamier, ce sont les politiques et les habiles de ce monde, le génie ou la beauté, tous ceux qui, à quelque titre que ce soit, ont bouleversé, ému, enchanté le monde pendant plus d'un demi-siècle. Si Balzac écrit l'épopée des petites gens et des humbles, Chateaubriand nous révèle le drame plus émouvant des existences supérieures.

Enfin, il y a dans les Mémoires d'Outre-Tombe des pages sublimes, des pages de grand poète, qui évoquent, non plus le nom de Balzac, mais celui d'Eschyle ou de Shakespeare, où l'on sent passer, comme dans le drame antique, les deux puissances fatales qui se rient de nos efforts, de nos passions et de nos rêves : la Destinée et la Mort.

 

[D’après Paul Gautier, Chateaubriand, Mémoires d’Outre-Tombe]


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