Analyse de L'Éducation sentimentale de Gustave Flaubert : L'Échec sentimental

 

Toi le moutard, l'ado mal défriché ou le pituite du coin, tu sauras apprécier L’Éducation sentimentale par ton acuité prédisposée à la douleur. En perpétuelle demande quand elle cesse, tu pallieras le manque avec ce roman-fleuve, à l'image de la Seine souvent présente dans ce livre qui charrie ses eaux de Nogent-sur-Seine à Paris. C'est Frédéric Moreau, le personnage principal, qui nous entraîne de sa ville natale à la capitale, d'une maîtresse à une autre, d'un bal masqué à des dîners, d'une maison de campagne à un atelier de faïence, de Saint-Cloud à Auteuil... il est le type même du oisif dédaigneux sans ambition qui s'étonne de ne pas connaître la félicité que devrait lui valoir « l'excellence de son âme ». Il est conduit à l'inaction par son tempérament romantique, et du même coup à notre inertie la plus totale. Quand il s'ennuie, il écoute pendant une heure une leçon de chinois ou d'économie politique dans une salle du Collège de France, et on remercie Flaubert de ne pas nous décrire ces cours dans toute leur exhaustivité.

Nouvellement reçu bachelier, Frédéric a dix-huit ans au début du roman en 1840, cheveux longs, album sous le bras, immobile près du gouvernail, d'une allure romantique. Il est doté d'une sensibilité supérieure à celle de son entourage et montre plus de discernement que ses compagnons dans ses choix artistiques. Il compose des vers, des valses allemandes, commence un livre qui est rapidement relégué au rang des avortons.

Chacun est ancré dans ses certitudes, à la fois le personnage et le lecteur qui piétinent tour à tour. L'un est inapte au bonheur, qui vient de sa vanité et de ses prétentions et l'autre inapte au malheur en s'octroyant le droit de ne pas s'infliger une telle lecture, qui rappelons-le est celle d'une vie morne et ennuyeuse. En effet, faute de pouvoir saisir son destin, Frédéric le laisse s'écouler, et nous aussi, on peine à garder la tête hors de l'eau dans ce flot de plus de cinq cents pages. Parfois, il pleut... et le primat de la poésie resurgit comme une bulle d'air : « Des ombres glissaient au bord des trottoirs, avec des parapluies. Le pavé était gras, la brume tombait, et il lui semblait que les ténèbres humides, l'enveloppant, descendaient indéfiniment dans son cœur. » 

Et chemin faisant sur les pavés gras de Paris, l'on se souvient moins de l'acte accompli que de l'acte manqué car l'intrigue semble faire défaut. Flaubert rêvait d'écrire « un livre sur rien » et c'est (presque) réussi... avec brio.

Et pourtant... il s'agit bien d'une histoire d'amour sur fond d'évolution politique qui court de l'Empire au coup d'état de Louis-Napoléon Bonaparte en passant par les révolutions de février et de juin 1848. Le pauvre lecteur avide ou contraint que nous sommes de (re)lire ce classique de la littérature française, parvient pourtant à soigner son âme mutilée.

Étonnant coup de maître de Gustave Flaubert que de prendre pour sujet un héros anonyme pour en faire un portrait universel qui résonne en chacun de nous. Qui n'a pas à l'instar de Frédéric des amis étranges comme Pellerin ? Un peintre raté de cinquante ans, qui lit des ouvrages d'esthétiques pour découvrir la théorie du Beau et qui assiste à tous les enterrements relatés dans les journaux. Celui-ci a le bon goût d'offrir à Madame Arnoux à l'occasion de sa fête un fusain « représentant une espèce de danse macabre ». Frédéric cultive cette amitié pour être près d' « Elle ». Comme le souligne Flaubert, « il y a des hommes n'ayant pour mission parmi les autres que de servir d'intermédiaires ; on les franchit comme des ponts, et l'on va plus loin ». Dans la galerie des portraits qui nous sembleraient familiers, nous pourrions rajouter Regimbart, le pilier de cabaret, qui dès huit heures prend le vin blanc, l'absinthe au déjeuner et finit la soirée par le vermouth dans une « morosité silencieuse ». Ou plutôt, devrions-nous dire, qui n'a jamais nourri une passion sans espoir pour une femme mariée comme Frédéric ? Cette fameuse madame Arnoux qui est comme une « apparition ».

Il est sensible à sa peau brune, à ses bandeaux noirs que forment ses cheveux et surtout à son pied quand « sous le dernier volant de sa robe, [il] passait dans une mince bottine en soie ». Menton dans la main, le lecteur (un peu fatigué de cette mollesse de rythme) esquisse enfin un sourire en le découvrant fétichiste. Chez Octave Mirbeau, on avait droit aux bottines de Célestine dans Le Journal d'une femme de chambre, ici, l'objet de curiosité s'arrime aux pieds ! Troublé à la vue d'un bas de robe qui laisse entrevoir l'infâme tentation (« la vue de votre pied me trouble »), il pousse la hardiesse jusqu'à souhaiter se transformer en ce mouchoir de batiste avec lequel elle sèche ses larmes.

Ce pouvoir érotique est difficilement imaginable aujourd'hui. Mais elle est pour lui cet ange de vertu asexué, chaste d'amour, une madone telle qu'« il ne pouvait se la figurer autrement que vêtue, tant sa pudeur semblait naturelle ».

Le pouvoir déformant de l'amour fait son œuvre, comme chez chacun de nous, et le prisme change lorsque Rosanette, lorette gouailleuse, la décrit comme « une personne d'un âge mûr, le teint couleur de réglisse, la taille épaisse, des yeux grands comme des soupiraux de cave, et vides comme eux ! » Et c'est le soufflet qui retombe.

Il a deux maîtresses qui comblent sa solitude et sa vie d'étudiant  (si tel est le mot, pour avoir passé quinze jours sur les bancs de la faculté de droit), il fréquente la maison de Rosanette, personnage féminin fantasque qui s'amuse à « courir à quatre pattes » pour divertir la galerie, farde ses bichons... Toutefois, il faudra attendre la fin de la seconde partie du roman pour qu'elle devienne sa maîtresse, dans la chambre préparée pour « l'autre », pendant que Paris est à feu et à sang ce 22 février 1848. Il avait en effet loué une chambre dans un hôtel meublé, rue Tronchet, pour son rendez-vous avec madame Arnoux. Chagriné par son absence, alors qu'elle lui avait promis d'être là, il la substitue par Rosanette, le temps d'une nuit d'amour. Frédéric sera sans cesse tiraillé par « la fréquentation de ces deux femmes [qui] faisait dans sa vie comme deux musiques : l'une folâtre, emportée, divertissante, l'autre grave et presque religieuse ; et vibrant à la fois, elles augmentaient toujours, et peu à peu se mêlaient ; — car, si Mme Arnoux venait à l'effleurer du doigt seulement, l'image de l'autre, tout de suite, se présentait à son désir ». Son succès avec la gent féminine ne s'arrêtera pas là. Il est aimé de quatre femmes (dont madame Arnoux semble-t-il), a deux maîtresses que le monde lui envie, dont madame Dambreuse, un « marchepied » grâce auquel « il entr[e] définitivement dans le monde supérieur des adultères patriciens et des intrigues ».

C'est bien l'histoire d'un échec sentimental, celui d'un amour qui s'étiole avant même d'avoir été consommé, alors que les amants de la littérature dépassent les affres du temps par le mythe de l'amour éternel, celui de Frédéric ne survit pas. Un amour chaste qu'il ne possédera jamais même près de seize ans plus tard quand « Elle » entre chez lui pour s'offrir... enfin ! (oserions-nous dire) : « il tourna sur ses talons et se mit à faire une cigarette. »

« Et ce fut tout. »

Virginie Trézières

1 commentaire

c'est surtout l'histoire d'une génération, d'un monde qui a déjà été perdu avant même que leur aventure ne commence (voir l'épisode de la Turque), et celui, donc, de l'échec de vies qui ne sont que des gesticulations loin du rêve initial et qui font perdre les forces petit à petit d'atteindre le rêve même. Echec, oui, comme manière de vivre.