Cultiver son jardin ou sortir du labyrinthe ? L’être-bœuf de Richard Millet est sans équivoque

Voltaire avait raison, il faut cultiver son jardin, dans tous les sens du terme, et dans tous les axes physiques aussi ; mais de là à poursuivre dans la veine du critique du moment qui sévit le samedi soir sur une chaîne subventionnée, il y a un pas. Si Aymeric Caron ne jure que par la consommation des végétaux (No steak est un tantinet caricatural), cela le regarde, et l’on serait bien en veine de l’imaginer devoir lire l’essai de Richard Millet jusqu’à la dernière page ; et surtout en rendre compte objectivement, ce qui serait une gageure supplémentaire, mais on ne poussera pas le vice jusque là…

 

Nonobstant, il passera à côté d’un authentique monument littéraire, lequel ne doit pas obligatoirement faire œuvre volumétrique pour recevoir un satisfecit. En l’espèce, nous suivons le raisonnement d’un de nos plus éminents homme de Lettres, qui après un rapide examen vétérinaire sur l’espèce et ses variantes, nous entraîne à Beyrouth, dans un restaurant célébré pour la qualité de sa viande, en complément de la vue sur mer à couper le souffle…

 

Car, n’en déplaise à Aymeric Caron, la dégustation d’une pièce de bœuf est un réel plaisir, physique, sensuel et donc se doit d’être partagé, avec un ami voire une amie c’est encore mieux. Cela tombe bien, Richard Millet nous offre un repas à quatre, deux couples en devenir mais dont le destin culinaire va s’amuser à brouiller les cartes du désir car le fait de partager avec une femme une côte de bœuf, [… étant] un acte éminemment érotique, chaque détail compte. La cuisson, l’accompagnement, le partenaire qui vous fait face avec lequel, inconsciemment ou non, vous allez communiquer, lui dévoiler vos petits plaisirs buccaux, et tout ce qui est en train de se passer dans votre corps...

 

Au-delà de la farce, Richard Millet dénonce ici cette sensiblerie contemporaine toute occidentale envers l’animal car cela résulte, en grande partie, de l’effondrement de la verticalité paternelle, voire du rôle primordial du mâle dans la cité (qui peut désormais épouser son pair) avec pour corollaire l’avènement, plutôt la reconnaissance, de l’enfant-roi, être violent et égoïste. Une situation qui découle de la redéfinition socio-sexuelle d’un monde où celui qui était jadis le fruit d’un amour a désormais établi en maître absolu ses totémisations tyranniques en lieu et place d’une harmonie désormais impossible au sein de la cellule familiale.

 

À refuser de manger du bœuf, est-ce à dire que l’on perd ses repères, que l’on accepte d’être dépossédé de soi, de l’idée que l’on se fait de soi face à la chair du Minotaure, le gardien mythique de notre labyrinthe intime ? Aurions-nous peur d’évoquer son dernier souffle comme un autre possible, comme pour titiller la part de soi secrète, obscure, éternellement sacrifiée où se jouent la perte et la rédemption ?

La question a le mérite d’être posée. À vous d’y répondre.

 

François Xavier

 

Richard Millet, L’être-bœuf, Pierre-Guillaume de Roux, octobre 2013, 93 p. – 15,50 €

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