Depardieu en dernier rempart

Puisque nous récoltons ce que nous semons depuis 1968, à force de déconstruire, d’interdire d’interdire, de tolérer tout et son contraire, de supprimer le savoir pour favoriser le seul bien-être de l’élève, les barbares sont désormais bien installés dans la cité, le tissu culturel achève son délitement pour mieux s’éteindre sous les derniers coups de boutoirs des imbéciles qui célèbrent Jeff Koons et le rap. Adieu musique savante (qui écoute encore Sibelius ?), vilain mot honni (élitiste, antidémocratique) car il réclame un tant soi peu d’attention, du silence, de la réflexion, un état d’esprit, une singularité de l’âme quand la mode actuelle n’est qu’à l’expansion du plus grand nombre, de l’immédiateté, de la saturation d’images et de sons pour mieux cacher l’absence totale de sens…

De même l’on commence dans certains pays à ne plus apprendre aux jeunes enfants à savoir écrire avec leurs doigts guidant un stylo mais seulement avec le maniement d’un clavier : les esclaves futurs ne seront pas seulement incultes et abrutis d’images mais des handicapés notoires !

 

Comment alors ne pas être réactionnaire ? Tout le moins dévasté par toute cette démagogie politique prônée au nom du progrès alors que ses effets démontrent tout le contraire : une manipulation des esprits, un endoctrinement de masse, un asservissement donc une capitulation de l’idée même des Lumières et un anéantissement futur…

Richard Millet est connu pour son franc-parler, on aura ici une nouvelle preuve de l’étendue de son talent à appeler un chat un chat, et à nous peindre réellement cette société moderne qui part à la dérive. Mais parmi tout ce gâchis, demeure un homme qui a décidé, quoi qu’il lui en coûte, de ne jamais se renier. De demeurer Français, justement avec un F majuscule, rabelaisien et fier de l’être, européen et incorruptible (sabordant sa carrière à Hollywood en refusant de rentrer dans le moule), nationaliste et exilé fiscal quand la goutte d’eau fit déborder le vase.

 

Gérard Depardieu refuse de sombrer, rejette l’inculture crasse qui se généralise et n’a que faire des imposteurs (à la mode Koons qui est célébré à Beaubourg, une nouvelle supercherie dans le grotesque de la politique culturelle de la rue de Valois).

À travers sa filmographie, notamment avec Blier (mais aussi avec de grands réalisateurs italiens), Gérard Depardieu marqua plus qu’une époque : il grava dans le marbre les étapes fondamentales de la mutation des mentalités qui firent s’effondrer les valeurs de la société. Il sait depuis toujours, au fond de lui, que l’innocence est perdue et « que nous sommes voués à cheminer dans la nuit en guettant les signes de l’Invisible.

 

Depardieu héraut de la langue française ?

C’est certainement lui le porteur de mauvaises nouvelles tant il « est un des derniers à faire entendre la langue française en tous ses états, sa voix donnant en quelque sorte le thrène de la civilisation française. On songe à Duras […] qui aura sans doute été le dernier grand écrivain français à posséder une voix, un style, dans l’écriture comme au cinéma […]. » Or, que constatons-nous aujourd’hui ? Un Foenkinos célébré (pour un livre médiocre) en justification officielle d’une perte de l’État-nation littéraire.

 

Quelque uns, dont Millet et Depardieu, n’abandonnent pas, même résignés à ne plus être français, voire dans leur refus de « partager cette condition avec des gens pour qui elle ne signifie plus rien, sous les trois espèces de la langue, de la tradition, de la chrétienté. »

 

Livre-testament, livre-manifeste, livre-constat, cet essai au vitriol est aussi teinté d’un humour noir qui rappelle la lucidité dont Richard Millet est habité. Mais comme dit l’adage, il n’y a pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre, alors, une fois encore, ce salutaire volume risque bien de demeurer lettre mort. Las…

 

François Xavier

 

Richard Millet, Le corps politique de Gérard Depardieu, Pierre Guillaume de Roux, septembre 2014, 110 p. -17,90 €

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