Richard Millet : La Nouvelle Dolorès ou l’anti-Lolita

Pascal Bugeaud est de retour.
Apparu dans Ma vie parmi les ombres et dernièrement avec Une artiste du sexe, le double de Richard Millet, cet homme en colère qui continue de hanter Paris, déambule désormais quai des Grands Augustins quand il ne retourne pas sur ses terres limousines. Lesquelles lui offrent une rencontre impromptue avec une cantatrice russe venue offrir un unique récital dans ce coin oublié des dieux. Après le dîner de gala, le charme slave décrispe le renfrogné écrivain qui voit la soixantaine venir ravager ses derniers espoirs et ce qui aurait dû rester une parenthèse devient une liaison passionnée avec relents et forfaitures.
Or, la femme n’est pas – toujours – la meilleure alliée de l’homme, surtout si elle sent l’emprise qu’elle peut exercer sur son amant…

"Un homme amoureux est plein d’illusions, donc vulnérable, et souvent ridicule, surtout s’il souffre", et Pascal Bugeaud est conscient que vingt ans le sépare de Nadejda Kononenko. Il cultive sa souffrance dans l’attente d’un signe dès son retour à Paris, en bon névrosé lucide qui regarde le monde s’écrouler, la littérature mourir, la société exploser sous ses yeux. Le dire, l’écrire lui ont valu l’opprobre générale : refuge dans la musique et l’écriture. Sauf que l’on n’écrit rien de bon quand on est amoureux. En finir alors ? Rompre avant même que tout ne débute ?
Questions qui resteront suspendues au-dessus de la carte du Tendre dès lors que Dolorès, la fille de la cantatrice, débarquera des Amériques après le décès de son père. Aguicheuse, révoltée, mordante, elle donnera de l’élan au tourniquet des amants hésitants, rebattant les cartes d’un jeu de Tarot dont les piques seront prémonitoires…

Bugeaud songe alors au fait que ne pouvoir en finir avec l’aporie amoureuse rend quasi impossible l’écriture de son projet de roman d’amour. C’est un fait qu’aujourd’hui la vie et l’écriture demeurent indissociables dans l’échec, et la littérature est devenue, par la force des choses, "un gigantesque cliché, et les auteurs des morts-vivants errant au sein d’énoncés illisibles à force d’insignifiance"…
Mais lorsque le fantôme d’Humbert Humbert rôde, Pascal Bugeaud tourne le dos au désir d’ailleurs, contemple le ciel et refuse de voir dans son attirance  pour la beauté plastique d’une adolescente le miroir d’une plaisante Eurydice. Danger mortel s’il en est. Car en tant qu’homme il convient d’admettre que les femmes mènent seules le jeu, et si l’amant croit connaître son amoureuse il ne peut, au mieux, que la comprendre, donc seulement lui témoigner de l’intérêt, de l’admiration, du désir… et le reste du temps sombrer dans un rapport de force.

Pascal Bugeaud sait pertinemment que l’amour et l’écriture sont deux épreuves de vérité auxquelles il ne s’est jamais soustrait ; plongeant corps et âme en littérature comme d’autres en foi… dressant autour de lui un cercle de braises dans lequel il se retire, scorpion proche du suicide dans le cul-de-sac qu’il s’est lui-même bâti, empêchant ainsi les femmes de le rejoindre car écrire voue "au malheur, à l’obscurité, à un silence au cœur duquel s’entendent les cris des enfants morts ou perdus, et parmi eux l’enfant" qu’il fut.
Un écrivain est toujours seul, Richard Millet plus que beaucoup d’autres, proscrit des diners en ville – qu’il abhorre d’ailleurs – ce qui lui ouvre des pans entiers de ce silence qui lui est si cher, et lui offre des plages d’heures entièrement consacrées à l’écriture. Sa seule raison d’être.

 

François Xavier

 

Richard Millet, La Nouvelle Dolorès, Editions Léo Scheer, septembre 2017, 210 p. –, 18 €

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