Patrice Jean : L’Homme surnuméraire répond-t-il aux attentes du président Macron ?

Quand notre jeune président hors-sol parle des hommes « qui ne sont rien », le romancier Patrice Jean préfère, lui, écrire sur les hommes qui se sentent de trop ; et décrire leur trajectoire dans un livre dense, drôle, percutant, jouissif à force d’être incorrect, L’Homme surnuméraire, qui constitue la réponse de la littérature à M. Macron, la seule qui vaille.

L’Homme surnuméraire met en scène Serge Le Chenadec, un agent immobilier, méprisé par sa femme et ses enfants ; au tournant de sa vie, lui qui n’avait d’autre idéal que d’être un bon père et un bon mari, se rend compte que, à l’heure de Conchita Wurst et de la GPA, son ambition n’est pas assez transgenre.
Sa femme, Claire Le Chenadec, le pense aussi : elle se laisse embabouiner par sa meilleure amie, une insupportable volaille prénommée Bérangère, qui la convainc que la fidélité est ringarde, qu’elle doit "vivre sa vie" et "faire de nouvelles expériences".

Le roman aurait pu se satisfaire de ce début, qui piétine joyeusement le sous-féminisme de Elle, les clichés sur le "développement personnel" et les préjugés de Marlène Schiappa. Or il rebondit avec un nouveau personnage, d’une importance égale, Clément Artois, un jeune homme qui, peut-être de peur d’être traité de "fainéant" par M. Macron, accepte un poste dans une maison d’édition, où il devra "nettoyer" les classiques, créer une "littérature humaniste" aux romans "rectifiés", c’est-à-dire supprimer les passages jugés moralement douteux – où l’on voit que la même source puritaine irrigue les cœurs des censeurs, qu’ils soient religieux ou athées, pour qui seul compte, non la vérité ni la beauté, mais la vertu, c’est-à-dire l’idée qu’ils s’en font.

On ne gâchera pas le plaisir du lecteur en dévoilant la savante construction romanesque, et la remarquable mise en abyme, qui font se rejoindre Serge et Clément. On insistera surtout sur l’art de portraitiste, qui est aussi celui d’un satiriste, de Patrice Jean, car ce roman regorge de personnages touchants, risibles, pénibles : Chantal Beucher, figure héroïque de sainte dans un monde sans héroïsme ni sainteté, vouée à la "sexualité de compassion" ; Étienne Weil, philosophe bonhomme et sans illusions ; le vaniteux universitaire Corvec ; Léa Lili, l’idiote "lanceuse d’alerte" ; Cornevain, l’auteur de polars, un Daeninckx aussi méprisable que le vrai ; et tant d’autres, qui forment un plan de coupe du monde d’aujourd’hui.

La littérature saisit le monde d’une façon qui échappe totalement à notre président hors-sol, c’est entendu ; mais qui échappe aussi à la science, à la technologie, car il y a une façon proprement littéraire, esthétique, artistique, de saisir le monde ; cette idée, qui court tout au long du récit, L’Homme surnuméraire l’illustre avec brio, avec humour, sans le cul de plomb des romanciers autistes, dont la télévision du samedi soir nous propose désormais l’hystérie, au lieu de nous montrer Patrice Jean, le romancier des hommes en trop.

 

Bruno Lafourcade

 

Patrice Jean, L’Homme surnuméraire, éditions Rue Fromentin, août 2017, 275 p. - 20 euros

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