HHhH: un pénible et indigeste roman

« Himmlers Hirn heisst Heydrich » : un livre sur l’assassinat de Reinhard Heydrich, « l’homme le plus dangereux du IIIe Reich » : l’ouvrage se présente à la fois comme historique et romanesque, empruntant à l’autobiographie, à la biographie et à la fiction ; il apparaît bien emprunté une fois lu.

H…ésitant

Le livre commence bien des pages après le début, et se termine bien avant la fin. Il faudra un certain courage pour naviguer dans cette surabondance de captatio benevolentiae, ces précautions oratoires incessantes (le style est peu « écrit », on a droit à un courant de conscience mal dégrossi, à une oralité de comptoir où l’absence de style, justement, se veut stylistique) qui empoisonnent la lecture, et empêchent d’entrer dans le vif du sujet. Il y a pourtant matière à écrire quelque chose de prenant : la mort de Heydrich, sans lequel l’Endlösung n’aurait pas vu le jour, du moins sous sa forme industrielle, ce technocrate du nazisme qui combinait en lui les éléments qui décrivent l’Aryen idéal, loin des physiques et des attitudes des chefs nazis. Ce meurtre perpétré par un commando d’Europe de l’Est, avec l’aval des Anglais, prend place dans les grands actes de résistance de l’histoire… et dans les plus terribles représailles que les tyrannies réservent aux dissidents : le massacre de Lidice, petite ville supposée abriter les partisans, s’inscrit dans la longue tradition des effacements au nom de la raison meurtrière d’état ; il y a eu Carthage, il y a eu Lidice ; il y aura Ouradour, et tant d’autres lieux où seules la cendre et la poussière attestent de la présence humaine sur ces sols outragés et ensanglantés.

Malheureusement, les faits sont présentés dans un tel désordre, qu’on a bien de la peine à comprendre le déroulement des événements. Il faut dire que l’auteur se plaît, se complaît plus précisément, à exécuter un pas de danse déséquilibré, entre la volonté de faire un récit d’historien et celle de romancer à tout va. Et le pire, c’est qu’il l’écrit ! Le spectacle des atermoiements d’un auteur en quête de style et de genre ruine complètement la portée de son thème. Les chapitres s’enchaînent comme autant de brouillons confus, diffusant une monotonie qui ne connaît pas de fin, l’attente du lecteur étant tantôt ignorée, tantôt gratifiée de quelques lignes qui ont tôt fait de se perdre dans des digressions inutiles. Combien de fois l’auteur n’écrit-il pas qu’il s’est trompé, qu’il a fait une erreur, ce qui lui permet des retours en arrière sur sa démarche, et ce qui prouve surtout que lorsqu’on n’est pas historien, il suffit de le dire, au lieu de faire preuve d’une mauvaise foi peu subtile : s’attirant la sympathie du lecteur qui se dit lui aussi ‘je ne suis pas historien’, s’attirant la sympathie de l’historien qui se dit « n’oublions pas qu’il s’agit de littérature », pour aboutir à ce constat : la négation de la recherche historique, et la négation du récit.

H…âbleur

Une caractéristique irritante du récit de Laurent Binet est sa tendance si naturelle à nous montrer qu’il est agrégé de lettres. Les premiers chapitres, bouillon indigeste sorti d’une discussion de café-philo, ou bien souvenirs épars de bavardages inanes en salle des professeurs, lui servent de territoire pour étaler ses connaissances en rhétorique et en figures de style. On saura ainsi qu’il connaît très bien l’hypotypose, et on le remercie. Inutile de s’attarder sur ce langage stérile, sur ces réflexions d’enseignant, d’autant plus qu’elles ne sont pas mises au service d’un style, mais plutôt d’un narcissisme curieux pour un récit qui souhaite parler d’autres personnes que l’auteur.

Il faudrait aussi mentionner ces scories sans aucune saveur, les amours de l’auteur, ses élans pour Prague, exprimés avec autant de bonheur qu’un statut facebook après un voyage. Histoire de paraître à la mode, il nous mentionne aussi qu’il joue à des jeux vidéos sur la deuxième guerre mondiale (signalons-lui qu’en voulant être à la mode il mentionne des titres dépassés aujourd’hui, ce qui est typique des incursions démagogiques que font certains dans des domaines qu’ils méconnaissent). Quant aux réflexions de l’auteur sur la littérature et l’histoire, elles témoignent honteusement des raccourcis vertigineux qu’il exécute, sans doute pour avoir l’air « branché » et pour plaire avec facilité à un public complaisant. Que celui-ci soit prévenu, Saint-John Perse « est une merde », Claudel et Giraudoux le dégoûtent « comme la gale ». On tremble à l’idée que ce genre de personnage enseigne la littérature. S’il fait preuve d’autant de partialité et d’une aussi grossière pratique du jugement et de l’argumentation, alors conseillons à ses élèves de s’instruire avant d’aller l’écouter. On a le droit de détester des auteurs et des personnes, mais dans un ouvrage où il est question malgré tout de vérité historique, ce genre de phrases vides de sens a le don d’engager la réflexion du lecteur sur la voix du révisionnisme historique.

Parlons des références : où sont-elles ? On est même un peu gêné pour l’auteur tant il insiste sur son obsession de l’affaire Heydrich, sur ses recherches incessantes. Et il avoue qu’il n’est pas germanophone, ce qui le confronte à des sources qu’il est incapable de lire… Au final ? Deux ou trois livres dégottés sur Internet, une ou deux visites de musée, et une brochure, une vulgaire brochure qui est à l’origine du livre, nous raconte-t-il… Pourquoi alors tant insister sur la valeur historique de son ouvrage, pourquoi ce flux et ce reflux, confinant à la nausée, ce passage du regard critique détaché de l’historien à celui du romancier ?

H…asardeux

L’histoire est bien mal servie par ce faux roman, cette fausse biographie : on parlait de Saint-John Perse, plus connu sous le nom d’Alexis Léger. Il fut un des acteurs de la conférence de Munich en 1938. On ne rappellera pas ces événements ; que le lecteur aille donc lire Ian Kershaw, ou qu’il se plonge dans la récente biographie de Goering, écrite par François Kersaudy. Il lira la vérité, du moins ce qui s’en approche le plus, et non pas ces fragments grossièrement résumés sortis d’un mauvais manuel de troisième que l’auteur de HHhH nous assène sans aucune finesse, sans transition, avec toujours la présence de son jugement – aberration pour qui veut parler d’histoire – qui vient fausser le cours de la lecture et même du sujet qu’il aborde. En effet, il aime à traiter les nazis de « porc », il aime à insulter Chamberlain, ou d’autres acteurs de ces heures tragiques. Il nous cite Montherlant (une phrase que l’on peut entendre dans le documentaire De Nuremberg à Nuremberg, tout cela sonnant terriblement « culture télé », à l’instar de ce fallacieux et récent documentaire surestimé Apocalypse), il apparaît au milieu des sources historiques ; on n’est ni dans le roman, ni dans la science : quelque part dans le hasard des divagations d’un auteur qui s’est pris pour Robert Merle ou Jonathan Littell. Que le modèle de ces auteurs, surtout celui de l’auteur des Bienveillantes, est loin ! Laurent Binet s’interroge sur eux, il se compare à eux, comme il le fait non sans une certaine cuistrerie avec Kundera ; on sent poindre une once d’auto-critique, peut-être inconsciente. Il ne reste que l’amer constat que l’on passe plus de temps à voir l’auteur que ses personnages, ou plutôt les personnes qu’il a voulu faire revivre.

H…élas

On ne saurait douter de l’engagement de l’auteur envers son sujet : il aime les résistants auxquels il rend hommage ; il insiste (trop et de façon tellement conventionnelle) sur sa fascination pour Heydrich, certes dénuée de toute morbidité – douterait-on un instant de la bonne foi de l’auteur ? Point besoin de le dire, on sait que Laurent Binet n’est pas un néo-nazi… Voilà qui aurait épargné au lecteur bien des paragraphes !

L’ombre et la mémoire de ces héros sacrifiés dans une cathédrale engloutie où 800 SS furent tenus en respect pendant de nombreuses heures par sept hommes… Voilà ce que l’on cherchait vraiment. Il faut attendre, longtemps, hélas, parfois au détour de quelques pages plus inspirées que le reste, que se produise l’empathie nécessaire à ce genre de récit. De temps en temps, la parole suffisante de l’auteur s’efface et laisse respirer son sujet.

Ce livre a fait le bonheur d’une certaine critique, et comme on le présentait, l’auteur a reçu le Goncourt du premier roman. En 2006 Littell était récompensé par cette vénérable académie pour un des plus grands romans du jeune XXIe siècle. En 2010, Laurent Binet reçut une distinction pour un ouvrage insignifiant…


Romain Estorc

Laurent Binet, HHhH, Le livre de poche, mai 2011, (Grasset, janvier 2010), 7,50 euros.

Sur le même thème

4 commentaires

HELP

Je suis en train de le lire. Je vous trouve un peu dur (la narration historique "sèche" est parfois percutante) et en même temps, je trouve vos arguments convaincants. Peu claire en revanche la phrase où vous parler d' "engager la réflexion des lecteurs sur la voie du révisionnisme" (à propos de Saint-John Perse)

imane

Je ne suis pas tout a fait d'accord : le roman se lit facilement et je pense que peu de personnes se perdront dans votre soi-disant "surabondance". Le style particulier de Laurent Binet permet "d'écouter" le livre plutôt que de le supporter. De plus l'auteur tend à la vérité et réussi cependant romancer ce pavé. Chacun son avis mais je classerai ce livre au même niveau que tant d'autres.....

Indhira

Je ne suis pas d'accord avec vous : Seuls les simples d'esprit se perdent dans cette "surabondance" car (selon moi) il n'y pas trop de désordre dans les faits de l'histoire.

Ensuite Laurent Binet ne cite peut être pas toute ces sources mais il ne se contente surement pas de "quelques livres sur internet" car à ce niveau là, vous mentez. Veuillez d'ailleurs mieux relire le livre car il cite également de nombreux films, une dizaine de livre, des lieux où se sont déroulés les événements et des expositions locales présentant des témoignages. Sur ce niveau vous faites fausse route merci d'en prendre conscience.

L'auteur n'insulte en aucun cas des personnages et ne fait que retracer les témoignages des personnes présents......Y étiez vous ? Je ne pense pas. Donc vous ne pouvez affirmer qu'il ment ni qu'il insulte des personnages historiques. Quand bien même il donne son avis, celui ci est inscrit en parenthèse et/ou dans un autre chapitre à part. Je ne vois en aucun cas le mal étant donné qu'il prévient de son addiction à romancer son livre.

De plus l'auteur ne prend parti d'aucun de ses personnages : il admire autant les héros pour leur courage et leurs prouesses que Heydrich pour sa montée au pouvoir sachant qu'il ne part de rien. Il affirme d'ailleurs que cette histoire l'a fascinée, pourquoi devrait-il aimer un personnage en particulier ? Vous même parlez de récit historique.....

Bref vous critiquez une œuvre qui a demandé de nombreuses investigations et des voyages à l'étranger et je ne pense pas que vous aillez une fois dans votre si courte vie fourni un travail aussi poussé (et moi de même d'ailleurs). Enfin je ne peux que vous remercier pour votre ignorance malgré les efforts fournis pour cette longue critique surement meilleure que la mienne mais veuillez vérifier vos affirmations et évitez de mentir au grand public.

Enfin ne parlez pas de bourrage de crâne car vous êtes mal placés pour parler.....

Excellent roman..Estorc n'arrivera jamais à etre un écrivain ,mais juste un crypto fâchiste libidineux,pitoyable et avorte.Ne lui donne plus d'écoute c'est un gros nul.