"L'Eau du bain", petit roman parfaitement immoral et jouissif

Une inquiétante étrangeté — qui reste paisible, voilà qui ajoute encore au trouble — règne en maîtresse absolue sur ce petit roman presque anodin, aux allures doucereuses de vacances en famille et à se prélasser entre soleil et piscine. Le narrateur rejoint les siens pour les vacances, sa famille dont toutes les femmes sont mortes et qui se retrouve à l'apéritif, le grand-père, le père, les trois fils, dissemblables mais unis. Tous sont restés attachés à l'exploitation familiale, le narrateur s'en est échappé, c'est un accident, un de la ville, et qui revient porteur de changements...
Le soleil darde, l'eau est tiède, la petite voisine regarde par la haie et lance une sentence sybiline : la famille est maudite, un grand malheur s'abattra sur elle. Sur le grand-père, le malheur, c'est cette piscine, qui vient prendre la place de ses rangs de radis et de tomates, et son malheur sera complet quand le narrateur, qui l'aime et garde de nombreux souvenirs de son enfance avec lui, au réveil, le pousse à l'eau :

« Je m'approche, je lui dis bonjour, et je le jette à l'eau. / C'est bien ce que j'ai fait, je bascule son fauteuil, avec lui dessus, et je le jette dans l'eau. Pour de bon. C'est la seule chose à faire. »

Cynique pur, il retourne se coucher, revient se baigner au-dessus du corps et, plus tard, annonce aux siens avec la mine de circonstance la terrible nouvelle. C'est par cet acte que se refonde la fratrie. La refonte de la famille passe par l'élimination des anciens et la prise de contrôle de leur viesen prenant littéralement leurs place ! Un processus inconscient, ou pour le moins non dit, organise la fratrie et chaun, à tour de rôle, fait avancer un peu plus avant la machine infernale et sobre de leur folie estivale. Et la piscine, actant  imperturbable et froid, devient le maître d'un jeu dont les opposant sont  exclus : elle est là, elle impose que tout soit établi à sa mesure moderne et exclusive.

Parfaitement immoral et jouissif, si le narrateur ne fait que répondre à « l'urgence du meurtre qui [le] taraude », parce qu'il se donne entier à sa nouvelle maîtresse, la piscine. « Tuer le père, c'est excitant, et je ressens, en ce moment, l'envie de lui donner des coups de pieds à la tête, je suis à bonne hauteur, pour qu'il s'étouffe dans son propre sang. » Rien n'est ritualisé. 

Comme le style de ce roman malsain avec un art consommé de la surprise, du contentement, tout est maîtrisé, calme, serein, tout est froid et nécessaire (1). Une véritable leçon de savoir enjoler son lecteur et,  plus fortement qu'avec l'armada tonitruante des grosses machineries, la pique touche juste, un petit tour et puis s'en va, retrouve sa place dans le normal, jusqu'à la prochaine nécessité à franchir le pas. Inadmissible et génial. 


Loïc Di Stefano

(1) Cette atmosphère toute particulière n'est pas sans évoquer Harry, un ami qui vous veut du bien, le film de Dominik Moll, sorti en août 2000, avec Sergi Lopez, Laurent Lucas et Mathilde Seigner.


Pascal Morin, L'Eau du bain, Actes sud, "babel" n° 701, août 2005 (1re éd. Le Rouergue, août 2004), 122 pages, 6 € 


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