"Le Rêve du village des Ding"

« Hélas c’était en rêve et je me suis réveillé ».

Encore un roman onirique. Mais ce rêve qui tient souvent du cauchemar réveille une réalité chinoise cruelle, bouleversante mais toujours très poétique.

L’écrivain esquisse à l’encre de Chine des figures très noires, mais de cet ensemble sombre surgissent de belles couleurs. Cependant comme dans les peintures ou sur les céramiques chinoises, les paysages de plus en plus évanescents disparaissent. Ne reste à  la fin que le vide, l’espace laissé pour l’amertume du songe.

Un roman funèbre

Le récit s’ouvre sur un crime sordide : le petit-fils du professeur Ding, un écolier insouciant, meurt empoisonné par tout un village. Celui-ci sera le céleste conteur du récit. 

L’auteur est parti d’un fait réel et terrible : des milliers de paysans du Hénan sont décimés par le SIDA. Etrange télescopage ! des provinces reculées, souvent médiévales, atteintes pas le mal du siècle ? Ils vivent tellement en autarcie par rapport au monde moderne qu’ils ont appelé cette terrifiante maladie : « la fièvre ». En effet, la manifestation de celle-ci signifie la mort à plus ou moins long terme.

Le Sida, hélas, n’épargne personne, mais il a choisi un bien curieux vecteur pour empoisonner les chinois : la collecte de sang. Véritable manne pour des villages très pauvres, elle pousse les plus cupides (atteints de la fièvre de l’or rouge) à négliger toutes les précautions élémentaires, dont la changement d’aiguille. Et l’un des principaux meurtriers du village des Ding se trouve être justement… le fils du professeur Ding, le père de la petite victime, tuée en représailles selon l’impitoyable loi du talion (chinois).

Le début donne le ton : la mort va se propager sur tous les êtres de ces provinces autrefois riantes, comme le jaune d’automne sur les feuilles périssables. Le spectre en ombre chinoise emporte tour à tour les habitants du village autrefois paisible, le couple romantique de Liang et Ling Ling, né sur cet horrible terreau, l’école, démontée pièce par pièce pour construire les cercueils, et même les grands arbres parfois centenaires, exterminés pour enterrer dignement les morts.

Le fléau sonne le glas de toute une province, et il ne reste à la fin que l’écrivain et ses regrets, naufragé dans un monde de portables et de nouilles lyophilisées, « abandonné au milieu de l’océan sur une île déserte et sans oiseaux. » Le SIDA est une métonymie de cet autre mal qui ravage encore plus sûrement les campagnes chinoises : la course au progrès.

Un roman onirique

Les rêves prennent forme dans la tête du grand-père, le professeur Ding, la figure protectrice du village. Il y en a deux. Le premier est utopique : le village fleurit en une nuit, et les moribonds semblent ressusciter pour faire la récolte miraculeuse. Sous les fleurs, des montagnes d’or : les voilà tous riches et guéris ! Dans le second, il découvre une mer de cercueils en bois très précieux, dont les gravures font surgir des paysages magnifiques. Ces deux songes préfigurent en creux une réalité cauchemardesque : pas d’or sous les fleurs, mais des moribonds dont le premier souci sera d’avoir une sépulture, à n’importe quel prix.

Cependant, cela tient sans doute à l’esprit chinois, tout empreint d’un certain fatalisme taoïste, et d’un matérialisme qui s’accommode et tire profit des pires situations, le rêve et le beau s’insinuent dans ce drame.

Le grand-père Ding rentre au village, accablé : il vient d’apprendre qu’il n’y a pas de remède à cette « maladie du sang ». Il va pourtant donner une ouverture sublime à cet épouvantable drame : pour rassembler les villageois, il va demander au chanteur déjà très affaibli de faire un ultime récital : ce sera son chant du cygne. 

Tous les malades décident ensuite de se rassembler à l’école communale, pour y restaurer, au moins pour un temps une communauté idyllique. Dans ce contexte pourtant peu propice va s’épanouir une étrange fleur : celle des amours entre Liang (l’autre fils du grand-père) et Ling Ling, tous deux très atteints par la maladie. La mort leur accordera le sursis nécessaire, et donnera à leur union une apothéose sublime.

En Chine, la mort n’est qu’un passage : le fils Ding arrivera même à monnayer des mariages outre-tombe ! Les rites funéraires sont l’occasion d’introduire de la magnificence là où on l’attend peu. Le cercueil de Liang sera époustouflant : construit en bois de gingko comme celui des rois, il offrira tout un monde aux villageois ébahis. Ses gravures font surgir des villes de Chine, des vieilles légendes, une opulence et un confort tels que le pauvre Liang n’aurait pu en rêver dans sa misérable existence.

Bien sûr, le lendemain des obsèques, le cercueil sera pillé par des villageois jaloux, cependant sa splendeur reste gravée en encre noire dans le roman.

Un roman funéraire

Nous avons vu l’importance que les Chinois accordent à la dernière demeure de leurs défunts : elle doit être magnifique et représenter tout le confort moderne. Mais que faire pour enterrer toute une province ? Lianke Yang a construit avec ce roman la plus belle sépulture dont il était capable pour y laisser reposer ses provinces natales.

Son écriture cisèle avec finesse de belles images qui transfigurent même les visages les plus blafards, les corps les plus abîmés par la maladie : « Ses os étaient le rameau et sa peau les feuilles qui le recouvraient ». Il utilise en abondance les métaphores et les comparaisons, outils les plus convenables pour créer des images, et si bien véhiculées par la langue chinoise. Un simple geste, comme le poing levé de Yuejin, fait surgir par enchantement un merveilleux paysage : « la suite devait se révéler aussi surprenante que si le soleil s’était soudain levé à l’ouest, si une haute montagne était soudain apparue au milieu de la plaine, si l’ancienne vallée du fleuve jaune, asséchée depuis cent ans, s’était soudain rempli d’eau ou si le blé avait mûri à la fin de l’hiver ». Le calligraphe restitue le monde dans la perfection d’un geste et d’un signe, l’écrivain anime un merveilleux univers en peignant les choses les plus sombres. 

Car il ne faut pas oublier que l’auteur scelle le tombeau de ses collines défuntes, c’est pourquoi il utilise souvent la même comparaison, qui donne la teinte chaude du déclin au tableau qu’il dépeint : êtres et objets sont balayés « comme le vent emporte les feuilles mortes, comme le vent éteint les lanternes ».

C’est la raison pour laquelle, dans la postface, l’auteur semble si triste : il vient de refermer le sublime tombeau qu’il a sculpté pour le village des Ding, avant d’être balayé à son tour par ce vent qui n’épargne personne.  


Elsa Bénéjean

Lianke Yan, Le Rêve du village des Ding, traduit du chinois par Claude Payen, Philippe Picquier, janvier 2007, 332 pages, 20 € 

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