Samuel Beckett épistolier attentif et auto-dérisoire

Samuel Beckett avait accordé à son éditeur et exécuteur testamentaire Jérôme Lindon un avis restrictif à la publication de ses lettres. Ne devront être publiées « uniquement » celles qui ont rapport à l’œuvre. C’est pourquoi dans le prochain volume seront occultées les missives à Suzanne Déchevaux-Dumesnil qui lui sauva la vie, l’accompagna jusqu’à sa mort et qu’il finit par épouser  mais avec laquelle il ne communiqua plus dans leur appartement commun que par téléphone…

 

Rien donc de sentimental dans toutes ces lettres dont le corpus s’ouvre avec une lettre à James Joyce dont Beckett devint le secrétaire particulier. Il y est généreux, attentif aux autres mais il ne sera jamais l’Ami comme il ne sera jamais tout à fait un mari. Néanmoins ses interlocuteurs deviennent ses complices, ses confidents, ses témoins. Le rire et le sourire de son œuvre se retrouvent ici. L’autodérision pimente un corpus jamais ombrageux et sans le moindre règlement de compte. Seuls l’humour et la culture se conjuguent en anglais, français, allemand et parfois en italien, latin et grecque.

 

L’intellect de l’auteur y brille en de multiples irisations. L’écriture procède par spasmes, sautes mais aussi « dialogues » plus ou moins longs. Dans ce premier tome Beckett n’est pas encore un auteur reconnu. Il doute de lui-même jusqu’à affirmer : « Je ne me sens pas de passer ma vie à écrire des livres que personne ne lira. Je ne sais même pas d'ailleurs si j'ai envie de les écrire. »  Néanmoins là où la  fantaisie rejoint le sérieux se découvre déjà - par delà les anecdotes savoureuses - l’essentiel d’une quête esthétique plus qu’en gestation.

 

Dans une lettre capitale de 1937 écrite en allemand  Beckett exprime son insatisfaction à l'égard de la langue : "Écrire en anglais conventionnel devient pour moi de plus en plus difficile. Cela me paraît même absurde. Et de plus en plus ma propre langue m'apparaît comme un voile qu'il faut déchirer afin d'atteindre les choses (ou le néant) qui se trouvent au-delà.». Et l’auteur de préciser : "Y aurait-il dans la nature vicieuse (viciée) du mot une sainteté paralysante que l'on ne trouve pas dans le langage des autres arts? ". Parce qu'il n'existe pas de raison valable à ce refus du déchirement Beckett ne va cesser de s'y atteler. Sans oublier pour autant les rencontres que le fil de la correspondance jalonne. Chaque destinataire est traité avec la même attention bienveillante.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Samuel Beckett, Lettres, 1929-1940, Traduit de l'anglais (Irlande) par André Topia. Édition de George Craig, Martha Dow Fehsenfeld, Dan Gunn et Lois More Overbeck, Gallimard, 2014, 800 p., 55 €. 

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