Samuel Beckett : l’œil bandé

La fascination que provoque l'image filmique chez Beckett ne tient pas à ce qui généralement l'induit : ses figures d'apparat et d'apparence, ses pouvoirs de métamorphoses. C'est une autre sidération que le réalisateur d'un seul film – mais génial – provoque. L'Imaginaire ne donne pas accès à une réalité propre de l'irréel, mais à l'irréel d'un réel caché, aveuglant auquel Beckett pense trouver, grâce au cinéma, une approche plus pertinente que celle de l'image théâtrale.

Il cherche à percer la dissimulation de l'abîme, d'ouvrir sa fracture au sein du visible, de soustraire l'être (incarné par Buster Keaton qui se demanda ce qu'il faisait là...) à toute perception. Narcisse et Orphée ne sont pas convoqués. Par le noir et blanc Beckett ne retient de l'image que le fantomal (où le blanc trouve avec le noir une substance commune) et que la capacité à défaire l'être de ses apparences. Il ne peut même plus s'apparaître à lui-même pas plus qu'à la caméra incarnée et nommée ("OE").

L'image ne fait pas advenir, elle propose, au contraire, le "ne pas". Film à sa manière organise déjà ce que les œuvres télévisuelles vont permettre de pousser plus loin. Avec Beckett nous ne tenons plus ni l'un, ni l'autre des fils qui feraient reconnaître dans le cinéma un moyen de découverte d'une réalité, sociale ou à l'inverse d'un rêve. L'imaginaire cinématographique de Beckett transgresse les codes les plus largement admis par la culture du spectateur. Il renvoie ce dernier à quelque chose qui n'a rien à voir avec le plaisir spéculaire.

La fuite de Keaton (O)  proposée par Beckett, ne ressemble pas à celle dont sont truffés les habituels films où le héros est entraîné dans une chevauchée fantastique. Ici, le personnage  – ou ce qu'il en reste – n'est plus le centre du film : il en devient l'absence. L'identification,  tarte à la crème du plaisir filmique est entravée. D'où, chez le spectateur, la sensation d'un manque et d'un malaise qui à elle seule pourrait permettre de comprendre l'échec public de Film lors de sa sortie (demeurée confidentielle).

Dans le dernier plan fixe n'existe même plus un fétiche auquel nous reviendrions toujours pour conjurer notre sort. Il ne s'agit de continuer l'exploration d'un inconnu, d'un innommable. Film fait ainsi émerger les éclats d'un univers silencieux (un seul mot est prononcé dans ce film muet) jusqu'au fondu au noir. A ce seul titre il mérite l'hommage que Deleuze lui accorda dans Image-Mouvement : Le plus grand film irlandais du monde.
 

Jean-Paul Gavard-Perret

Samuel Beckett, Film, suivi de Not Film, essai de  Ross Lipman sur l'œuvre, Editions Carlotta, DVD, 2019

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